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Le regard comme prothèse dans la schizophrénie
                                                                                                                                                                                          

 

Alain

Le regard comme prothèse imaginaire dans la schizophrénie

 

Claude Kessler (1981-2026)

 

 

 

La clinique des psychoses nous enseigne que, là où les médiations symboliques ordinaires font défaut et ne parviennent plus à stabiliser le sujet, celui-ci déploie des suppléances, c'est-à-dire des prothèses imaginaires, délirantes ou réelles, pour assurer des fonctions minimales de liaison, de bordage et de localisation. Chez Alain, jeune patient présentant une forme d'entrée dans la schizophrénie particulièrement massive, la problématique ne se cristallise pas autour d'un scénario persécutif articulé à un Autre consistant, mais autour de la constitution même des limites du corps et de l'existence subjective. Dans ce contexte, le regard, la parole, les objets fabriqués, les néologismes ou les figures animales ne sont pas des productions désorganisées, mais des tentatives actives de reconstruction d'un bord permettant de maintenir une séparation minimale entre dedans et dehors. Le thème de l'enveloppe occupe ici une place centrale. Lorsque ce patient affirme : "le travail c'est mon enveloppe… si je n'en ai plus, je meurs", il désigne explicitement la nécessité d'un contenant pour soutenir une continuité subjective menacée de dissolution.

Si l'on peut parler d'échec du point de vue de la structuration symbolique, Alain ne parvenant pas à s'inscrire dans l'ordre symbolique, en particulier celui de la sexuation névrotique, il faut néanmoins reconnaître la réussite clinique de ces prothèses. La "digue" qu'il évoque illustre cette fonction de bordage : elle retient et contient, bien que cette consistance demeure précaire, sans le soutien d'une troisième dimension symbolique. Le corps tend alors à se réduire à une surface bidimensionnelle, nécessitant une intervention constante du réel ou de l'imaginaire pour en maintenir la cohésion.

Dans cette économie, la sexualité elle-même se déploie comme un opérateur mobile de consistance plutôt que comme une organisation stable de la différence des sexes. Les fluctuations identitaires ne sont pas des errances, mais des variations signifiantes sans ancrage anatomique. En ce sens, le délire joue un rôle essentiel de liaison : là où le sujet oscille entre dispersion et néantisation, ses inventions, "je suis une petite création", "je suis un lien", dit Alain, attestent de sa volonté désespérée, mais réelle, de s'inscrire dans une généalogie et une temporalité humaines. Il y a donc une dialectique permanente entre le ratage structurel du nouage et la réussite fonctionnelle du dispositif qu'il met en place.

Un des premiers effets du face-à-face psychothérapique chez ce patient a été la mise en place d'un espace dans lequel il s'approprie un corps imaginaire dissocié par une identification au corps du clinicien, pris comme objet perceptif et contenant. Lors de notre première rencontre, il se présente avec une allure figée, le corps raide, sans parole spontanée, et ne répondant que difficilement à mes questions. Les seuls mots qu'il prononce sont les suivants : "Veux sortir... mes parents... sais pas... j'étouffe... bagarre avec papa…" Il refuse la pâte à modeler en disant : "J'aimais quand petit... je suis nul... c'est comme ça... je te pardonne une seconde fois."

Le lendemain, Alain me dit, après un quart d'heure de silence : "Je voudrais vous dire quelque chose, mais ça ne vient pas... c'est le regard de personne." Après un nouveau long moment de silence, je lui propose de faire un bonhomme en se servant de la pâte à modeler, un bonhomme qui le représenterait. Il pose à plat sur le bureau trois boudins de pâte à modeler espacés d'environ 1 cm et cite, du haut vers le bas : "cuisse, bras, jambe." Nous avons là la représentation de morceaux de corps : un corps morcelé par le langage, mais sans être structuré par lui. Seul le mot peut amener la chose à l'être, et là où les mots manquent, il n'y a que du vide : pas de tête, pas de tronc, etc. Le corps ainsi réduit et fragmenté en morceaux extérieurs à soi, comme jetés dans l'espace, ne constitue pas un lieu qui pourrait servir de support au moi. Il ne se voit et ne se pense dans aucun de ces fragments qui pourraient être le corps de n'importe qui.

Les semaines suivantes, comme l'expression verbale d'Alain est toujours fortement réduite, je poursuis les entretiens en me servant du dessin et de la pâte à modeler. Un mois plus tard, le bonhomme est toujours représenté de façon morcelée (un rond au-dessus de deux boudins) : une tête, un bras, une jambe. Quand je fais remarquer à Alain l'aspect fragmenté et dissocié du corps qu'il a dessiné, il me répond : "Il s'est passé quelque chose cette semaine ici. Ça me tombe sur le cerveau et je suis malade. Je t'aime, je t'aime pas." On a là le début d'un transfert ambivalent, synchrone d'une quête d'identité qui s'exprime par une attention particulière portée au visage : "Il (le visage) re... fou... il refout. Il ressemble à un faux visage." L'alternative serait donc entre ne pas avoir de visage ("le visage fout le camp") et avoir un faux visage, ce que l'on peut entendre comme une fausse identité. En tout cas, on peut penser qu'il ne se reconnaît pas. On a là, cependant, les premiers signes d'un processus identificatoire lié à l'ébauche d'un transfert, et qui va ouvrir la possibilité d'une appropriation d'un corps imaginaire, substrat d'un moi.

Revenant au bonhomme de pâte à modeler, j'aborde avec lui la question de l'identité sexuelle.

 

-  Lui : un garçon est masculin, une fille c'est féminin.

- Moi : ça se traduit comment ?

-  par le verbe singulier... c'est de la grammaire.

- qui parle au féminin ?

- la première personne.

- et au masculin ?

- la deuxième personne.

- Et la troisième personne ?

- c'est masculin et féminin.

 

L'identité sexuelle est donc définie par le seul langage, le corps est évacué. Les associations verbales ne viennent à aucun moment nouer quelque chose de l'imaginaire ou du réel. Les formes signifiantes ne font que glisser sur Alain et ne renvoient à aucune signification. Elles fonctionnent sur le mode de la complémentarité : si l'un est "une femme", l'autre est "un homme", et inversement. De même, il me dit qu'il est une femme parce qu'il fait le ménage, donc une femme de ménage. Bien que nous soyons là en présence d'une désubjectivation radicale, ce patient parle et essaie de mettre de l'ordre dans son monde, mais comme ses associations excluent toute réalité autre que celle d'un langage, et que tout sens est exclu, toute différenciation stable est vouée à l'échec.

Ce serait aller trop vite en besogne que de lui interpréter que, si l'on suivait sa logique, le "Je" (donc le patient) serait féminin pour la simple raison que le "tu" (moi) est masculin. C'est une facilité qu'on ne peut pas se permettre avec un patient dont l'être se réduit pour lui-même à quelques purs signifiants, des mots réduits à leur matérialité (représentations de chose). Le "Je" et le "Tu" n'ont pas plus de sens pour lui que le masculin et le féminin. C'est à partir du regard, et de la pulsion scopique qui l'anime, qu'un premier corps imaginaire, mais dissocié, pourra être élaboré :

- Alain : On me dérange... les gens jouent avec moi... parlons sérieusement maintenant...

Long silence après lequel  je  lui propose de faire un bonhomme avec de la pâte à modeler. Il fait une sorte d'écusson.

 

- Moi : c'est quoi ?

- Lui : un cygne.

- Un cygne, l'oiseau ?

- Non, un signe, la lettre...

- Et il dit quoi ce signe ?

- Il faut que ça change... ma pensée, mon âme... un cri... il vient de ma mémoire... Quand on aime plus quelqu'un, il ne regarde plus les gens... Une fille qui me regarde...

-  C'est qui cette fille ?

-  C'est moi.

 

Être regardé signifie pour Alain être aimé, exister pour quelqu'un. Mais dans ce qu'il dit, c'est lui-même qui se regarde, alors que dans la réalité c'est moi qui suis en face de lui et qui le vois. Pour lui, nos deux regards se confondent et il se voit dans mes yeux. Mon regard, il ne peut le saisir qu'à travers son propre regard. De regard à regard, une intersubjectivité pourrait s'installer, je le regarde me regardant le regarder, etc. Mais il n'en est rien, parce que les deux regards se fondent en un seul.

Au stade du miroir, l'enfant se voit tel qu'il est vu par l'Autre. On peut dire qu'il se voit à travers le regard de l'Autre. Mais il maintient une différence entre lui et cet Autre, une différence symbolique qui est précisément celle entre le "Je" et le "Tu", à partir de laquelle il pourra développer son propre regard sur lui-même. De là, l'ambition de cette psychothérapie pourrait être que le patient puisse arriver à différencier le "Je" du "Tu", et si ce n'est pas possible par le symbolique, "bricoler" une autre différence.

Dans le cadre de nos entretiens, je regarde ce patient qui est face à moi, et il se structure par rapport à ce regard. Tout d'abord, Alain n'a devant lui qu'un regard vide, "le regard de personne", dit-il. Ensuite, son corps vient là comme la trace d'une absence de regard, c'est un corps mort de ne pas être regardé par un autre. Puis son corps accède au statut d'objet investi par mon regard : "Si vous me regardez comme ça, c'est parce que je suis beau", dit-il. Il se situe comme étant l'objet imaginaire de la pulsion qu'il projette en moi, et va élaborer un corps imaginaire en rapport avec celle-ci. Cette identification n'opère qu'à partir du moment où le regard prend sens pour lui : il représente quelque chose pour quelqu'un, mais une chose et non pas un sujet.

On passe ainsi d'un regard vide de toute inscription symbolique à une fonction d'attribution de valeur et de consistance à l'image corporelle. Le patient élabore des modalités successives d'organisation de son expérience de soi en fonction de la manière dont il suppose être perçu, sans cependant que ces positions soient stabilisées dans une distinction entre sujet et objet du regard.

Le bonhomme réalisé la semaine suivante est fait de morceaux de pâte à modeler informes et disjoints. Si ce bonhomme reste morcelé, il commence cependant déjà à s'organiser comme corps imaginaire dissocié, objet de la pulsion de l'autre. Alain me commente ses réalisations : quatre morceaux relativement informes posés l'un à côté de l'autre.

 

(1) "C'est la face d'un regard... quand on me regarde... une face de

moi..."

(2) "C'est une autre face de moi."

(3) "C'est un sourire de mon regard."

(4) "Une jambe dévoilée."

 

Ce corps n'a d'autre consistance pour lui que d'être l'objet du regard de l'autre, et ce sous différentes perspectives. En (1), "c'est la face d'un regard", objet et regard se confondent. Il en va de même en (3), où le sourire vu devient le regard qui sourit. L'œil et le vu, la source et l'objet de la pulsion scopique, sont indifférenciés. Le corps imaginaire se réduit à la surface d'une zone érogène qui, en se fondant dans l'objet, résorbe sa béance. Il n'y a pas identification à l'objet, mais absorption.

Après un long silence, Alain saisit une feuille de papier et un stylo, et se met à écrire : "Voilà ce qui se passe en moi : je perd (sic) mais parce que vous me regardez de travere (sic) et cela me fait mal. Je vous aime beaucoup et je suis content, je ris bien et je suis content pour l'amour je le vois et je suis content. Je suis sincere (sic) et je suis content je tombe à genou (sic) et je me relève un regard." À la fin de la séance, il me demande de lui "passer" un cigare. Malgré les éventuels sens symboliques de l'expression et un bref temps d'hésitation, je lui offre le cigare qu'il me demande. Dans un hôpital, la vie est toujours un peu communautaire : soignants et patients boivent le café ensemble, mangent à proximité, etc. Offrir un cigare à un patient n'est même pas un geste amical, cela fait partie du vivre-ensemble ; quant au sens symbolique que cela pourrait prendre, il sera toujours possible d'en parler si cela s'avère opportun.

Ce qu'Alain n'arrive pas à dire, il l'écrit. Pour lui, mon regard cesse d'être bienveillant. Sans être véritablement persécuteur, il est cependant vécu comme hostile, sans doute pour mettre de la distance dans une relation délirante de plus en plus érotisée. À propos du cigare, il me dit : "Un bon cigare, c'est aussi bon qu'un sexe." Ce n'est pas encore une interprétation, mais ça en montre le chemin.

La semaine suivante, le patient arrive à mon bureau, rayonnant : "Je me sens joyeux, heureux, gai, beau et beau... Je ne peux pas vous dire ce qui se passe dans ma mémoire... Ça ne se dit pas... C'est beau dans la mémoire... Il y a des pensées gaies, quand je chante l'amour... je suis une fille... J'ai un cul de femme." Non seulement Alain est joyeux, mais il articule enfin un "Je". Il a réussi à se forger une identité délirante, s'extirpant du vide qui ne faisait de lui qu'un assemblage de sons, de signifiants désignifiantisés. En disant "J'ai un cul de femme", il localise sa jouissance dans un fragment de corps précis, un lieu bordé. Ce n'est plus le dépeçage par le langage ou la confusion en un tout indivis flirtant avec le néant, mais une "anatomie imaginaire" délirante qui lui permet de se sentir "un". Le recours au verbe avoir, "j'ai" plutôt que "je suis", marque ici une distance salutaire. Alain a opéré un bricolage identitaire pour sortir de la pure grammaire, s'octroyant un corps imaginaire par identification.

Toutefois, ce corps de femme n'est Un qu'en apparence. Il se réduit, comme l'illustre l'œuvre du jour, à un assemblage circulaire de huit boudins de pâte à modeler flanqués d'un neuvième en guise d'appendice. Commentant son bonhomme, le patient précise : "C'est un style... un sexe... de garçon... ou de fille..." Ce corps imaginaire ne restaure pas une véritable unité ; il demeure le contenant d'un corps fondamentalement morcelé. C'est une unité de bord, une prothèse unifiante centrée sur cet organe indifférencié qu'est le "cul". Il n'y a pour Alain pas plus de différence entre l'être et l'avoir qu'entre le féminin et le masculin, mais l'identification à cet objet partiel, dans lequel on peut voir une imaginarisation réifiée du phallus, offre au sujet une topologie minimale pour stabiliser son existence.

Quelques jours plus tard, il me réalise, toujours avec de la pâte à modeler, un carré avec un boudin vertical accolé à la partie inférieure. Et me déclare : "C'est une pensée, je vais vous la faire encore mieux." Et il réalise un triangle inversé, le sommet vers le bas se prolongeant d'une mince tige. "C'est une violette, dit-il... C'est une petite fleur, ça se trouve dans les bois, dans les champs, on les cueille et on les offre... pour les mettre dans un vase... l'amour, je l'aime."

Le voilà avec un corps imaginaire de fleur, fleur dont le nom est aussi un prénom de fille. Que cette fleur soit précisément une plante hermaphrodite n'est peut-être pas un hasard, mais Alain navigue plus dans l'in-différence que dans la bisexualité. Pour lui, il y a bien maintenant un "sexe" qui n'est pas que grammaire, une anatomie sexuelle qu'on est, mais non qu'on a. Cependant la sexualité en tant que différence anatomique et sexuation est inopérante. Pour lui, il n'y a encore qu'un morceau de chair qui s'appelle sexe et auquel il s'identifie.

 

- Alain continue : Je me sens bien... pas trop... J'étais bien et je suis retombé. Un écrit (ou "un cri" ?) m'a fait retomber, un écrit d'une femme... Elle me voyait dans les yeux... Elle dit qu'elle pense à moi, mais fraude sur moi.

-  Moi : Frauder ?

-  Lui :  Elle me prend par derrière et par devant... derrière un cri, devant un bout...

-  C'est quoi un cri ?

- Un cri c'est un sexe d'homme... d'homme et de femme... c'est une jambe. Mourir c'est beau, plus beau que la vie... Quand tu as bien travaillé, tu peux mourir.

 

Sur ce, il me dessine "une fleur, une iris... une fleur qui est en nous. Elle me dit : 'Je t'aime... je t'aime pas'. C'est moi l'iris, je suis une fleur."

Si l'iris est une fleur, c'est aussi la membrane colorée de l'œil qui, située derrière la cornée et devant le cristallin, fait fonction de diaphragme et borde le regard. La source de la pulsion scopique, ici l'iris qui borde le regard symbolisé par la pupille, est indifférenciée de la fleur du même nom. L'iris de celui qui regarde a pour objet l'iris de celui qui le regarde, source et objet de la pulsion sont l'image l'un de l'autre. Le corps imaginaire dissocié d'Alain se constitue ainsi par identification à la source de la pulsion scopique indifférenciée de son objet. Par la parole, Alain se construit un corps imaginaire incarné dans l'iris qu'il voit dans le regard porté sur lui.

La défaillance du Moi comme bordure imaginaire du sujet a contraint Alain à fabriquer des micro-bordures : le Moi grammatical n'est pas la bordure d'un sujet, il est la bordure du vide laissé par l'absence de sujet. En ce sens, il positionne le "trou" plus qu'il ne le borde. Le Moi-cul qui borde le sujet au niveau de l'anatomie et le Moi-iris qui le borde au niveau de la vision représentent un gain important, ils nouent du langage à de l'imaginaire et produisent des Moi partiels. Ce patient passe d'un corps réel morcelé à un corps-puzzle.

Au-delà de l'identification spéculaire, mon œil voit ton regard qui me regarde le regarder, etc., s'opère un basculement crucial dans le transfert. Le regard du thérapeute devient, pour Alain, une véritable prothèse de suppléance. En prêtant son regard au patient, le clinicien assume la fonction de diaphragme que le sujet ne peut assurer seul. Ce n'est plus seulement Alain qui se fait iris pour border son monde, c'est le regard de l'Autre qui, accueilli par le sujet, devient la bordure stable de son espace psychique. En devenant cette prothèse, le transfert permet une extériorisation du bordage : le corps morcelé d'Alain trouve dans ce regard extérieur une unité de bord qui, bien que dépendante, lui offre une stabilisation précaire.

Moins de deux mois après notre premier entretien, Alain vient me voir en disant : "Ma santé va bien... J'aime bien dormir un peu, me reposer les nerfs, surtout vers le matin, midi et soir". Il regarde la pâte à modeler jusqu'à ce que je la lui propose. Il en arrache un morceau, l'aplatit et le torsade en disant : "Une Guy". Puis il fait de même avec un deuxième morceau de pâte à modeler : "Une deuxième Guy... Elles se regardent, se parlent et se disent : Vois-tu ? comment vois-tu ?"

 

- Moi : qui s'appelle Guy ?

- Lui : Un enfant qui s'appelle Guy, l'enfant de papa, c'est papa. Guy habite à K. (le même village qu'Alain). Il a vingt-six ans... un copain... ça fait seize mois que je ne l'ai pas vu... Il faut pas regarder ça (le nom de famille de Guy).

 

 Ensuite, il dessine "une grue" qui le regarde, et, en face, "une étoile de mer repêchée par un marin." La grue qu'il dessine ressemble à un appareil de levage que j'associe au marin qui a repêché l'étoile. J'interprète les deux dessins comme représentant nos positions et rôles respectifs : moi essayant de le repêcher.

L'étoile de mer proprement dite a des dimensions assez importantes (11 cm / 5 cm) ; elle est constituée de six branches dont l'une est atrophiée. De cette dernière part une ligne ténue qui se divise en deux, chacune des extrémités se terminant par une étoile au bord pointillé et aux dimensions réduites (1 cm / 1 cm et 0,5 cm / 0,5 cm). Du centre latéral droit part une seconde ligne se terminant elle aussi par une étoile, mais au trait affirmé (2 cm / 1,5 cm).

 

 

Alain m'explique que la grande étoile représente la mère, la petite étoile, à droite, le père, et les deux étoiles à gauche le fils. Père et fils sont des satellites de la mère. On a une représentation clivée du fils avec des limites incertaines entre le dedans et le dehors. Quant à l'étoile paternelle, elle "fuit" de toutes ses branches, et est mal "branchée" sur l'étoile maternelle qui irradie tout l'espace de la feuille.

En commentaire, il me dit : "Je suis malade, j'ai le cancer... aux poumons... au cœur... ça me résonne (raisonne ?)... Il faut me fortifier... Je n'ai plus de force en moi... Elle s'envole... elle part, elle me regarde puis revient." Le fait qu'il puisse mettre des mots sur son vécu est un net progrès.

L'évolution thérapeutique se manifeste par une capacité inédite à spatialiser le lien aux objets primordiaux. En dessinant une étoile de mer pour représenter sa structure familiale, Alain passe du "corps morcelé" à une "carte topologique" de son économie libidinale. Les étoiles-satellites, le père et le fils orbitant autour d'une étoile maternelle irradiante, figurent la précarité de ses limites. Ici, le délire ne cherche plus seulement à se border, il cherche à situer le sujet dans une généalogie.

L'émergence de l'hypocondrie, loin d'être un simple symptôme, marque une étape de cette construction : Alain localise sa souffrance dans un organe, transformant une dissolution diffuse en une atteinte définie. Le transfert prend, quant à lui, la figure du "marin" et de la "grue" : le sujet reconnaît, dans le cadre de la cure, une instance extérieure capable de soutenir son effort de rassemblement. Il ne s'agit plus seulement de "se faire iris" pour se protéger, mais d'accepter d'être "repêché" pour exister en tant qu'entité propre, bien que fragile, au sein d'un espace intersubjectif.

Le corps imaginaire d'Alain va se stabiliser pour devenir ce qu'il nomme un "orifice pénis-vagin", ou encore un "trou-moineau". Cette structure ne relève pas de la bisexualité, mais d'une tentative de résolution de l'angoisse par l'indifférenciation. Ce qu'Alain nomme "force", et qu'il représente par un anneau irrégulier évoquant un orifice, c'est ce à quoi son espace subjectif se réduit pour lui. "C'est ma force, dit-il,  entièrement, elle se force... C'est moi... le corps... Le sexe... d'une femme... le pénis avec le trou et les poils". Quand je lui souligne le caractère indifférencié de cet organe dans lequel saillie et trou se confondent, il me répond : "Je veux être les deux à la fois. On se correspond tous les deux dans le trou, dans le moineau. J'ai envie de vomir. J'ai mal à l'estomac. Je sens mauvais. Je n'ai plus le bonheur... par les gestes et les mots... Je m'entoufiste." Dans l'inversion des lettres qui de "(je suis un) je m'enfoutiste" fait "je m'entoufiste" se laissent entendre les expressions "je m'en fous de tout", "tout fout le camp", mais aussi "se faire foutre" dans son emploi sexuel. Le corps imaginaire dissocié d'Alain ne se réduit plus à un orifice délimitant un dedans et un dehors dans un espace bidimensionnel, il est devenu un lieu investi par la libido, et un lieu de souffrance : le passage du "rien" au "mauvais" est en soi un progrès.

Avec la constitution d'un corps imaginaire dissocié vont apparaître les premières hallucinations : "J'entends des voix, me dit Alain, 5, 2, 3, 4, 5... C'est l'heure du sommeil, le soleil brille. J'écris pour vous de tendres amours. Le matin va venir, il est bientôt cinq heures. C'est la petite fille qui parle... c'est moi... le sexe est beau... Vous n'avez pas un petit cigare ? Ils sont tellement bons... Trouvez-moi des mots à vous dire que je vous croye (sic)... Je vais la faire tomber et la remettre en place... J'aime... C'est l'étoile du matin et l'étoile du soir... Ils se disent toujours : 'Bien, bien, bien', puis repartent… Pourtant c'est le bon amour. Je sais qu'ils m'aiment les garçons, les filles, les femmes et les grands-pères aussi... Le grand-père me regarde et il m'admire et pourtant je suis un grand-père autant qu'une grand-mère, il peut m'aimer autant que je l'aime... C'est une voix juste et pas troublante, c'est une voix réelle. Il peut pas se venger sur moi."

Les chiffres hallucinés, qui ne sont pas porteurs de sens, définissent, en tant que matière sonore, un espace extérieur au moi, et par là-même un dedans. Alain existe à ce moment-là, non comme conscience de soi mais comme oreille ouverte sur le monde extérieur qui double le regard. Des îlots de sens se donnent à entendre dans sa parole, mais il reste pour l'essentiel une machine à parler cassée, mais peut-être moins vide de sens et d'émotions. L'évolution clinique d'Alain peut se comprendre comme un dépassement progressif de l'indifférenciation imaginaire initiale. Là où le sujet était originellement en proie à une confusion où tout fragment de corps et tout signifiant s'équivalaient dans un vide sans bord, il a su construire un agencement distinct. Il est passé d'une indifférenciation subie à une série d'identifications localisées avec des repères dans le temps et l'espace. De ce grand-père, Alain dit qu'il porte le nom de son père, alors qu'il s'agit du père de sa mère : "C'est un grand-père qui m'aime. Il est un peu malade et je suis malade avec. C'est le premier grand-père de ma maman... Ils sont morts de vieillesse... Il avait de l'eau dans les membres, dans tout le corps... C'est tout ce que j'ai à vous dire... Je peux vous écrire quelque chose ?" Et il écrit : "Je regarde la mer, elle est si belle, c'est le fleuve qui descend de la Garonne et vient se jeter dans le Rhône. Le Rhône se jette dans la Méditerranée... C'est tout ce que je peux vous dire aujourd'hui, je ne peux vous dire plus... Je repars dans mon hôpital, vous venez me voir demain."

Ce que demande Alain, c'est ma présence pour que sa reconstruction tienne. Pour cela, il lui faut un témoin et un espace pour contenir son histoire en miettes. En tout cas, il a trouvé un lieu : son hôpital, qui est aussi le mien, même si nous n'y occupons pas la même place. Ce discours qui passe du  coq à l'âne, et qui est fait de fragments d'histoire et de vécu, trace une limite faite de sonorités dont la fonction est purement topologique. C'est un parcours, une trace comme celle du Petit Poucet, faite de pierres semées pour retrouver son chemin. Puisque le sens, c'est-à-dire la dimension symbolique, est défaillant et ne peut plus contenir la jouissance, Alain se rabat sur la sonorité, la dimension matérielle du mot. En faisant résonner les mots (Garonne, Rhône, Méditerranée), il crée un rythme, une limite sonore qui vient "border" son corps vécu pour éviter qu'il ne se dissolve dans le silence.

Dans la psychose, le sujet est constamment menacé de se perdre dans l'immensité du Réel, dans le chaos des sensations. Poser des mots tels des pierres cadastrales sur une surface plane, c'est essayer d'en faire une carte géographique permettant de se repérer là où il n'y a ni instincts ni lois pour se guider. Mais que cherche-t-il ? Comme le dit la métaphore des fleuves, il s'agit de faire des liens, de lier les mots pour se relier à la mer/mère comme le fleuve. Cette matérialisation vise à pallier le défaut de lien symbolique. Maintenant, pour ce patient, les mots ne sont plus des briques désignant des fragments de corps, mais des contenants. L'eau qui coule dans le fleuve pour finir dans la mer est bordée, et a même une direction. Cette eau est liée à la mort du grand-père qui a tenu pour lui le rôle de père. Il y a là l'idée de limite : la vie qui se termine par la mort, l'eau qui finit dans la mer. De même, il est intéressant que ce soit lui qui clôt l'entretien et fixe le prochain rendez-vous. Il y a là un net progrès de la structuration de l'espace et du temps, alors que la relation devient nettement identificatoire.

Lors de l'entretien suivant, Alain divise la pâte à modeler en cinq morceaux et commente : "Une boule, un trapèze, un rectangle, un triangle, un carré". En fait, aucune forme n'est nettement différenciée. Ce sont des formes signifiantes, des signifiants dépourvus de sens. Puis, il construit avec quatre de ces morceaux un carré, et met le cinquième au centre. Plusieurs significations vont se rabattre sur cette dialectique à peine ébauchée du contenant et du contenu : "C'est une école populaire... Une école où il y a tout, tous (sic) les fables : 'Loup où es-tu ? Que fais-tu ? Il fait 'hou ! hou ! hou !' dans la forêt. J'entends des voix : 'Viens, repars, reviens ici, auprès de moi, reste tranquille et bouge pas."  Alain fait manifestement des efforts pour rassembler ses pensées et essayer de donner du sens aux mots qui lui viennent à l'esprit.

Ensuite, il dessine successivement "un tank, une forêt, un ballon avec des joueurs sur un terrain de foot... Le tank de l'armée. Il est prêt pour partir à la bombarderie... C'est un français qui le conduit... moi ... La forêt est nue et calme..." Alain est à l'abri dans le tank, contenant guerrier mais aussi sexué, qui pénètre dans la nudité de la forêt.

- Moi : Sur votre dessin la balle  est en dehors du terrain de foot (un rectangle brisé dans son côté supérieur, laissant échapper le ballon).

- Lui : Là c'est toi, là c'est moi (deux des neuf joueurs qui peuplent le terrain comme des fleurs). La balle est hors de la touche... à côté de la ligne, il la redonne au joueur... Vous m'avez mis hors la touche...

- Vous voulez rentrer dans le jeu ?

- Oui... Vous m'avez fait sortir par un coup de tête.

- Donc, dans l'histoire, vous êtes la balle et le stade c'est mon bureau (dans un proche avenir son terrain se précisera plutôt comme étant sa chambre, voire son lit, d'où je le fais sortir pour venir à mon bureau).

- Oui... Il n'y a plus rien de bon quand je sors... Qu'est-ce qu'il faut faire ? Dire ? Ici, dehors, n'importe où. Dans mon pavillon, je suis bien. Je prends mes pensées comme je les prends. Personne ne pourra rien me dire. Je pourrai faire ce que je veux, même si je suis malade.

- Quelles sont ces pensées ?

- L'amour... quand on aime... j'aime une fille... Je ne peux plus la voir, elle ne m'aime plus... Bernadette... Je suis marié à Marie Claude.

Son discours, pour délirant qu'il soit, a gagné en cohérence et permet d'engager un minimum de dialogue. Il a réussi à se bricoler un contenant sécurisant.

À la séance suivante, Alain me dessine un bonhomme fait d'un ovale doublé à l'intérieur d'un second ovale en pointillés. Ce corps imaginaire est réduit à sa plus simple expression : un espace clos à deux dimensions que ne vient "couper" aucune différence. Mais qu'en est-il de la doublure intérieure ? Il précise que "l'homme et la femme sont deux moineaux collés ensemble". Ce n'est donc pas ici un espace imaginaire inclusif, mais adhésif. Le "moineau" est le terme habituel donné par les enfants au pénis. Ce corps imaginaire réduit au collage de deux pénis/moineaux est une illustration, parmi d'autres, de ce qui advient du rapport sexuel dans la schizophrénie. Le corps entier réduit à l'organe érogène masculin évoque l'hypocondrie. Le phallus constitue ici un corps imaginaire renforcé par sa doublure, mais il n'est en rien pris dans une dialectique symbolique. L'hypocondrie, comme jouissance corporelle douloureuse, rappelle au patient qu'il est vivant et qu'il a un corps. Elle le protège d'une menace de néantisation psychique.

Délaissant la parole qui signifierait, en tant qu'ouverture vers l'autre, une déchirure de ce corps imaginaire doublement clos, Alain se saisit d'un feutre jaune pour écrire. Il trouve dans la feuille blanche un lieu où se déposer, tout en soulignant par là son identification imaginaire à celui qui, en face de lui, prend des notes. Dans une même indifférenciation, il est alors celui qui parle et celui qui enregistre, tout à la fois dans une totale fermeture à l'altérité. Il note : "6-3-78, lundi le 3. Je me porte bien, mais cela me fait mal. J'ai des bésirs (sic) autour du cœur et en tête. Pour le travail, cela se passe bien."

Moi : Bésir, c'est "le désir de baiser" ?

Lui : J'ai le vertige, c'est tout... (il rougit et pleure). Il y a des mots qui s'en vont et qui reviennent... Si tu veux m'aimer tu resteras, si tu veux pas m'aimer tu resteras pas... L'amour... c'est triste quand on n'aime pas... J'aime quelqu'un... un garçon... Jules César... il travaille comme pompiste... Je ne le trouve plus, je l'ai perdu dans le temps.

Je suis surpris par une telle réaction émotionnelle chez quelqu'un dont la présentation pouvait parfois faire penser à l'hébéphrénie. Le néologisme "bésir", mot-valise créé par le télescopage de "baiser" et de "désir", n'est en rien un lapsus demandant une interprétation : il illustre l'espace relationnel d'inclusion reporté au niveau du langage.

Dans la psychose, l'imitation n'est jamais un acte gratuit ou une simple mimésis, elle constitue une prothèse relationnelle indispensable au maintien de la structure. Lorsque le patient imite le clinicien dans ses actes les plus élémentaires, comme noter la date, il ne cherche pas l'identification, mais le prêt d'une forme. C'est là une forme de "transfert-prothèse" : le sujet supplée à l'absence de bordures internes en s'appuyant sur les gestes du thérapeute pour se donner, le temps de la séance, une consistance et une place dans le temps. On est loin de l'identification hystérique qui, bien que pouvant aller loin dans l'imitation, reste dans le registre du symbolique, alors que dans le cas présent il s'agit d'une imitation-collage basée sur une identification imaginaire non médiatisée par le symbolique.

La fonction du "collage" chez ce patient répond à une angoisse de décomplétion structurelle. Dans la psychose, la séparation n'est pas vécue comme l'ouverture d'un espace de désir, mais comme une déchirure du Moi, ce qui expose le sujet à une perte immédiate de son identité. Le geste de "coller" fonctionne alors comme une tentative de suturer cette faille par une adhésion imaginaire : il s'agit de produire une continuité de surface là où le sujet ne se sent pas unifié. Pour Alain, se coller à l'Autre revient à emprunter une bordure extérieure pour maintenir la cohérence de son propre espace corporel. Ce collage constitue une solution pour pallier la défaillance des bordures internes et garantir, par la proximité physique ou l'imitation comportementale, que le sujet ne tombe pas dans le vide d'une identité sans contenant.

De là, la relation devient difficile du fait de cette identification massive. Toute séparation semble lui faire revivre une rupture douloureuse. Le besoin de me voir et d'être vu se "colle" au désir de me parler, mais il a surtout besoin d'un lieu ferme au bord de "sables mouvants" où il risque de retomber. Mais il n'est pas en train de s'enfoncer, ce qui est une bonne nouvelle pour lui comme pour moi.

Ce jour-là, Alain me dessine neuf ovales superposés en deux colonnes, cinq à droite, quatre à gauche. Ils sont tous remplis d'un gribouillage. À côté de la rangée de droite, il dessine un arbre et un bonhomme, puis m'explique : "Les sables mouvants... quand on est dedans, on ne se lève plus... Ça se passe dans le Sahara, de temps en temps il y a un arbre... Je suis au coin pour les regarder, les sables mouvants... Je ne sais pas si je tomberai dedans... J'y suis déjà tombé quand j'étais enfant... à douze ans... on m'y a mis de force." Prenant une feuille de papier, il y inscrit la lettre "M" : "C'est la lettre M, non mille et les morceaux du mille... C'est mon nom ("M" est effectivement la première lettre de son nom) ... c'est pour sauver son argent." À la droite du "M", il trace un "N", puis un "E" dont les traits horizontaux sont fragmentés, vient ensuite un "t" minuscule vite transformé en "fanion" : "M N E t". Il m'explique que "le 't' veut dire marche en vainqueur. Le 'M' c'est le 'M' de mon nom. 'N' c'est Noé, 'E' c'est Ève, et 't' c'est nous." Si la lettre E est morcelée, c'est aussi la seule à avoir une épaisseur (deux dimensions), ainsi se détachent du corps central trois îlots bien individualisés. Ensuite, il dessine au-dessus de la lettre M une pyramide avec, à chaque palier, un bonhomme : "C'est une petite montagne, il y a des bonshommes qui montent et redescendent, ils recherchent le bonhomme qui est en haut... C'est Dieu... et moi je suis assis devant sa croix en chantant 'Viens au Père qui t'appelle ! Oh Jésus ! reviens à la maison. Voici l'heure solennelle où Dieu t'offre son pardon.'"

Il est donc question de la recherche d'un Nom-du-Père prothétique : Dieu et Noé, l'un lui accordant son pardon, l'autre le sauvant du déluge. Mais Noé, c'est aussi moi, en face de qui Alain est assis, et qui construis le navire devant le sauver d'un naufrage. Ève est le nom de son péché, la femme qu'il veut "baiser". Mais où est Adam ? Cela pourrait être lui. Ce qui est pour moi une évolution heureuse ne l'est pas forcément pour toute l'institution. Le regain de vie que manifeste ce patient peut être dérangeant pour son entourage, mais il a face à lui des soignants tolérants et bienveillants, en tout cas pour la majorité d'entre eux. La psychiatrie asilaire n'avait pas que des aspects négatifs, malgré toutes les critiques, parfois justifiées, qu'on a pu lui faire.

La semaine suivante, comme à l'accoutumée, Alain me réclame un cigare. J'essaie de parler de cette demande, et voilà ce qu'il en dit : "Un cigare, avec de la pâte feuilletée, ce serait pareil à du houblon pour de la bière... Il faut pas qu'on en boive trop. On peut en tomber infirme. Ça attaque l'organe... le système douze... il y a les canines, les molaires, les laits, les monines, les dents de sagesse... Je n'ai plus de dents de lait, c'étaient mes premières dents, elles sont tombées."

Il y a quelque chose de conventionnel dans ce coq-à-l'âne qui est que le "trop" rend malade. La tempérance reste la vertu par excellence. La raison, ou plutôt le raisonnable, pointe derrière l'absurde de la folie. Quant à la référence aux dents perdues, elle est là comme une symbolisation du temps qui passe. Il y a pour lui un avant et un après cette perte. C'est là un point d'ancrage dans le corps, qui va servir de base à la retrouvaille de la temporalité et qui, d'une manière plus globale, vient inaugurer une sortie possible du patient de son état de dissolution mentale. En identifiant ses "premières dents", il reconnaît qu'il y a eu un début, donc un avant et un après. C'est aussi la preuve qu'un travail de restauration psychique est en cours. L'axe du temps rétablie, la reconstruction d'une histoire est envisageable.

Je demande à Alain s'il pouvait me parler des "douze", il accepte et me dit que "les douze, c'est les apôtres... il y avait Judas le treizième, celui qui a tué Jésus, moi." Ce "moi" peut grammaticalement se rattacher à deux antécédents différents : au sujet, donc à Judas, ou à l'objet qui est Jésus. On peut voir là l'indice d'une double identité du locuteur, non pas d'un questionnement mais d'une indifférenciation et d'une problématique : comment être, en une seule personne, Jésus et Judas, le traître qui l'a vendu. Dans le dessin qui suit, il représente douze bonhommes-fleurs regroupés sous la forme d'un bouquet, et, en bas à droite de la feuille, un autre bonhomme barré d'une croix, dont il dit : "Je suis Jésus, je porte ma croix." Il a donc fait un choix.

Nous nous retrouvons dans une situation où l'identité du patient passe d'indéterminée à celle de Jésus. Il est probable qu'avant cette bascule nous étions en présence d'un échec du clivage du moi, avec l'impossibilité d'occuper en même temps la position de Judas et celle de Jésus. Ce patient a donc réussi à se construire une identité délirante comme prothèse du Moi, ce qui est un net progrès du point de vue de la structuration psychique.

Prenant une feuille de papier et un stylo, Alain m'interroge : "Parlez-moi de votre cas ? Je vais marquer... Qu'est-ce que vous faites dans la vie ? Vous vous appelez Alain M. ? Parlez-moi de votre maman." Il prend tout simplement ma place en inversant les rôles dans un mouvement de bascule de 180 degrés. Et il ne s'agit pas là, pour lui, d'un jeu. Il entre dans le miroir que je suis devenu pour lui. Alors comment interpréter cette inversion de position ? Il s'agit là d'une appropriation-usurpation purement imaginaire. Cela pourrait s'apparenter à un jeu de rôle, mais ça ne l'est pas. Ce serait plutôt un délire de rôle. Ce n'est plus mon regard ou ma personne qui lui servent de prothèse, mais la fonction qu'il me voit interpréter, et dans laquelle il s'est ancré, accédant ainsi à une structure d'étayage et à un moi transférentiel de suppléance.

Moins d'un an après notre premier entretien, notre patient s'est constitué un corps imaginaire dissocié : dessinant sur une ligne verticale un arc de cercle dont les deux extrémités forment un lieu clos avec la ligne droite, il commente : "Ce qui reste de mon corps... c'est la chapelure... c'est le restant du dos." La chapelure, c'est du pain râpé et séché au four dont on entoure les viandes avant de les faire cuire, c'est aussi la peau des fruits que l'on enlève avant de les manger, et peut-être le papier pelure sur lequel je prends des notes et où il se voit enfermé, en même temps que sa parole à laquelle son être tend à se réduire. Alain me rappellera souvent son dossier comme un lieu qui le contient, lui et son histoire.

Lors d'un nouvel entretien, il me dessine un bonhomme entier et annote les différentes parties d'un corps dont le tronc est fait de trois ronds superposés : "C'est le tronc... le reste est tourné autour." Si ce corps est vide de tout contenu, il est cependant un contenant à deux dimensions enroulé sur lui-même, donc bordé.

Dans un autre dessin, il représente son corps sous la forme d'un ovale vertical divisé en trois parties horizontales par deux arcs de cercle internes. La partie supérieure représente pour lui le "devant du corps", c'est-à-dire le "cou". Vient ensuite le "milieu du corps". La partie inférieure, quant à elle, représente "le derrière, les fesses". Il y a là un corps divisé vu sous différents angles. Le bonhomme, dessiné sans tête, est aussi dépourvu de bras et de jambes. Il m'explique : "Ils sont séparés du corps... ils nous regardent... ils voient que ça rentre." Ici le regard n'est ni persécuteur ni morcelant, il est là comme un tiers qui nous regarde et évalue notre action : "Ça rentre". Il y a une différence structurante qui a été introduite dans ce corps dissocié entre regardant/sujet et regardé/objet.

Alors même qu'Alain ne cesse de répéter son envie d' "aller au cul", il est dans le déni de la différence des sexes : "Une fille-homme, dit-il... Le sexe est une (sic) moineau... Chez l'homme il est plus long et chez la femme moins court... Aller au cul... Baiser une femme... L'homme a du poil, la femme aussi... Le moral me va bien... J'ai découpé le coeur et l'ai perdu dans l'eau et la mer, la grande mer du ciel... Il y avait l'amour... Je n'ai pas grand-chose à vous raconter, je vous le dis tout de suite. Je vis ma vie comme elle arrive... On ne doit pas tuer un homme comme ça, il faut qu'il comprenne, réfléchisse à ce qu'est la vie... Le vrai homme, il se fait tuer lui-même. Une fois c'est fini, si je meurs c'est pour de bon... J'ai failli mourir... avec ma femme... Il y avait de la gaieté, mourir d'un coup, tomber dans le cercueil. Elle m'a fait tomber dans le cercueil. Ma femme, c'est la mort... Pour que je sois heureux... Je ne voulais plus vivre dans ce siècle (rit)... Je ne dis rien, mais c'est la vérité."

Que vient signifier cette irruption de la mort dans la parole de ce patient ? Elle m'évoque la dernière scène du film de Visconti, "Mort à Venise", celle où la mort, alors que l'être aimé s'éloigne, vient dire au mourant amoureux la disparition de sa propre image à l'horizon. Si la mort prend le sens d'une castration symbolique dans la névrose, dans ce discours elle est la tentative de symbolisation d'une différence, et de s'y situer comme vivant ou mort.

Ensuite, Alain me fait un dessin ressemblant à un serpent ailé qu'il entoure d'un cercle : "C'est un corbeau (corps beau ?), il vient vers moi et me dit : 'Je t’aime toujours.' Il a pris mon coeur,  je l'ai encerclé et il m'aura toujours jusqu'à la mort." Puis il reproduit le même dessin en face du premier, et commente : "Ça c'est son frère, il le regarde toujours et c'est toujours mon frère. Je l'encercle et je le garde dans ma mort. Sur les branches il fait son nid, il attend que les petits poussent, et il dit : 'Alain je t'aime, Alain je t'aime.'"

Parlant du cercle qui entoure les corbeaux, il me dit : "J'aimerais bien être dans un oeuf... Corbeau, c'est être mort, c'est le paradis." Ces deux corps, beaux dans leur référence au visible et à une unité retrouvée à travers l'image, marquent une stabilisation du transfert psychotique. Il y a dissociation du couple indifférencié patient-thérapeute au profit d'un rapport spéculaire : que voit un corbeau qui se mire dans le regard d'un autre corbeau ? Ce corps imaginaire dissocié est constitué d'un contenant à deux dimensions bordé par un regard-miroir.

Le cadre du miroir et le regard n'offrent qu'une limite précaire entre le dedans et le dehors. C'est à travers son discours qu'Alain va essayer de lier une troisième dimension et de symboliser son vécu, de construire un sens. Prenant une feuille de papier, il écrit :

"L'enveloppe

vous la vais fait

vous maime

sus un cayediste."

Le commentaire qu'il fait de son texte reprend, avec une rare concision, ce que l'on pourrait appeler le noyau psychothérapique de nos entretiens : "Un cayediste, c'est votre travail... Le travail c'est mon enveloppe... Si je n'en ai plus je meure... C'est bon de venir ici, je viendrai peut-être encore.... Je prends votre place... Je peux téléphoner à quelqu'un... 003... Allo, c'est coupé... J'ai compris, ça va chéri(e), t'es coupé(e), réponds pas, c'est coupé...Ça ne fait rien, je m'absente."

Alain a réussi à symboliser un contenant et sa limite sous la forme d'une digue qui parle, mais cela reste une construction fragile et qui ne semble être opérationnelle que par intermittence. : "On va se regarder une heure comme ça... en se parlant... je vais vous faire un loup... c'est celui qui est dans la forêt... Ce loup, c'est une digue... une voix qui passe... Cette digue parle toute seule, elle dit : 'Viens, reviens, pars, repars, reviens, cherche, trouve pas.' Elle se perd et puis elle revient." Cette limite est donc tantôt symbolique avec un contenant à trois dimensions, tantôt réelle quand le contenant n'a que deux dimensions et qu'une prothèse supplée la troisième qui fait défaut. La digue peut être faite de pierres ou de mots, d'un tiers réel ou symbolique. Quant à moi, je me vois être tantôt objet, tantôt tiers, parfois réel par mes actes, tantôt parole.

- Moi : La digue retient la mer (il n'y a pas de jeu de mots dans mon intervention).

- Lui : J'ai un peu de mal à la retenir, c'est triste...

Ce corps imaginaire bordé va être investi par la libido à partir de deux lieux pris dans le corps : le pénis et la bouche, tous deux étant là des zones érogènes, mais non des signifiants. À propos d'une de ses pâtes à modeler ressemblant au chiffre 2, Alain me dit : "C'est un escabeau. C'est pour se monter dessus quand on se met à genoux... Le corps est un escabeau parce que ça gonfle." Ensuite, il réalise une sorte d'ampoule accrochée à l'intérieur et au sommet d'un cercle : "C'est une antenne, une lanterne... La chaleur, le sexe, les couilles, le moineau." Le corps, qui est beau à voir, se transforme en organe érectile, en escabeau-pénis. On passe de l'image à la jouissance. Dessinant des organes génitaux masculins, il me dit : "Pour enculer une fille, je veux, elles veulent." À la fin de la séance, il dessine un demi-cercle posé sur une barre horizontale : "Un python accroché à un but." On est loin du corps-cadavre dépecé de nos premiers entretiens.

Quelques jours plus tard, il divise la pâte à modeler en quatre morceaux qu'il aplatit : "Une digue, elle marche à pas lents ; une grue, elle court assez vite ; une tortue, elle court la plus vite ; un escargot qui marche à pas lents."

- Moi : Le tout, ça fait quoi ?

- Lui : Ça correspond ensemble, et ça fait un tout : le moineau, la queue, le Spatz (le moineau)...

J'entends des voix qui me disent : "Regarde-moi"... Les voix de l'amour... J'aime les fleurs, les hommes, les femmes.

Avec la pâte à modeler, il me fabrique quelque chose qui ressemble à une table aplatie dont les pieds sont désarticulés : "C'est une (sic) rut, dit-il, le commencement d'un dessin (dessein ?)... Il représente les couleurs, toutes les couleurs. La rut ça parle et ça discute, c'est la création d'une petite chose... C'est la création d'une petite chose, comme un enfant."

Si le "rut" désigne la période d'activité sexuelle des animaux, ici "la rut" c'est la parole en tant qu'elle enfante. On passe de l'animalité et de l'instinct à l'humanité et au désir. La parole créatrice, c'est celle de Dieu qui a créé le monde, introduit l'ordre et la loi. C'est sa parole qui sauve Alain du néant, qui le ramène à la vie. Il continue : "Ça chante et puis ça danse. Je suis une petite chose, une petite création. Dieu a créé la petite chose... Je vais vous en faire une autre" (il trace une figure qui ressemble à la lettre V). "C'est un crabo, un fil du temps... quelque chose qui vient, qui part, qui reste... Vous êtes Juse, je suis Juse... Il était sur les eaux, il a marché... Il venait au secours de son père qu'il aimait."

Le progrès, c'est qu'il a maintenant un nom et un père, une identité délirante marquée par le manque d'une lettre (Juse pour Jésus). Il est né de la parole, c'est elle qui a fait de lui "quelqu'un" en lui donnant sens et en l'inscrivant dans une généalogie (fils de Dieu), mais toujours dans une confusion d'identité entre lui et moi, entre le "Je" et le "Tu". Nous reviendrons sur ce père en danger.

"Crab(p)o" est un mot-valise synthétisant "crabe" et "peau" ou "beau". Le crabe est une image classique du contenant renforcé. Le "fil" du temps est à entendre, dans le contexte, comme un "fils" du temps, dans une perspective transgénérationnelle. En devenant "fils du temps", Alain accepte de rentrer dans l'histoire humaine. Il ne dit plus "je suis tout" ou "je ne suis rien", il dit : "Je suis un lien."

Ensuite, il prend une feuille de papier, la plie, l'agrafe, la met sur sa tête et dit : "Un chapeau." Puis, la pliant et l'agrafant une seconde fois, il dit : "La voile d'un bateau." Cette feuille doublement repliée sur elle-même vient clôturer l'image d'un corps qui reste sexuellement indifférencié. Parlant du "bonhomme" qu'il fait, il me dit : "Ce bonhomme s'appelle Alain M., il a le moineau d'une fille. Moi j'ai le moineau d'un garçon. Ce bonhomme, c'est moi. Toi tu as le moineau d'un homme et d'une femme. La création a fait de moi une fille, Aline." Les différences signifiantes Alain/Aline, masculin/féminin ne correspondent pour lui à aucune différence anatomique, elles n'existent que dans le langage : "Un moineau est un moineau."

Les séances suivantes, Alain refuse de venir à mon bureau. Il reste couché dans son lit, enrobé de couvertures et évitant tout contact. Il semble plongé dans une douce béatitude. Son attitude à mon égard a changé du tout au tout. Elle est faite d'opposition, de mépris et d'hostilité. Ce mépris, fait de désillusionnement et de projections, va marquer toute l'étape de sa réappropriation d'un corps imaginaire. Searles théorise cette phase, habituelle dans les psychoses, dans son article de 1962, "Mépris, désillusionnement et adoration dans la psychothérapie de la schizophrénie" (1). Cet auteur distingue trois moments dans le processus de désillusionnement : "En travaillant il y a plusieurs années avec une femme profondément paranoïde, il m'est venu à l'esprit que son mépris, son cynisme et sa méfiance apparemment sans limites étaient les caractéristiques qu'on s'attendrait à trouver chez un individu fixé à l'état de désillusionnement non résolu, c'est-à-dire incomplet. En gros, le processus de désillusionnement complet implique que l'on voit l'autre comme totalement bon, puis, avec l'apparition chez l'autre d'un aspect qui n'est pas aimable, comme totalement mauvais ; implique ensuite que l'on intègre à la fois les 'bons' et les 'mauvais' percepts de l'autre dans une évaluation réaliste de celui-ci" (2). À l'évidence, Alain en arrive à cette seconde phase où l'autre est tout mauvais, encore que ses sentiments soient plus nettement ambivalents. "Depuis, continue Searles, j'ai appris à sentir le désillusionnement que contiennent les expressions de mépris, d'antagonisme et d'hostilité active du schizophrène. Lorsqu'on décèle cette note de désillusionnement, on voit le patient sous un jour différent, car on sent que son hostilité est, en fin de compte, une réaction à des sentiments positifs sous-jacents qui cherchent à s'exprimer, mais qui, depuis longtemps, ont été refoulés par suite d'expériences de désillusionnement venues trop tôt et d'une intensité trop écrasante pour qu'il puisse les intégrer."

L'espace psychothérapique permet à Alain d'exprimer son mépris pour un autre perçu comme "mauvais", mais sachant que cet autre n'a pour lui que l'apparence de l'altérité, c'est aussi l'hostilité et le mépris qu'il a pour lui-même qu'il projette sur le thérapeute, qui est devenu le contenant des pensées qu'il se refuse. Le conflit intrapsychique peut ainsi être extériorisé, et le patient expérimente en même temps que son mépris n'a pas d'effet destructeur sur celui qui le reçoit. Cette peur de détruire l'autre par un trop grand désillusionnement a été notée par Searles : "Le trop grand et trop précoce désillusionnement, processus refoulé et incomplet, causé à l'enfant par la mère, survenant avant que réalités intérieures et extérieures ne soient solidement différenciées, laisse à l'enfant la conviction inconsciente que le désillusionnement détruit l'autre si l'on se permet de le ressentir" (3).

Ce jour-là les infirmiers, m'informent que le patient refuse de venir à mon bureau, je me rends donc dans sa chambre pour lui permettre de verbaliser ce refus. Mais je n'ai pas eu l'accueil auquel je m'attendais, compte tenu de son attitude de rejet des derniers temps. Avant que je dise quoi que ce soit, il m'apostrophe : "Pourquoi vous me regardez comme ça ? C'est parce que je suis beau ? Tu as déjà fait l'amour... souvent... avec des femmes ?" Son attitude est franchement pornographique, avec des mouvements évocateurs de la langue et un regard lubrique. J'ai des difficultés à garder mon sérieux quand il se met à mimer une fellation. Mon attitude "amusée" est sans doute à l'origine du changement radical de son comportement : "Je suis malade, dit-il, en se balançant sur sa chaise et en touchant son sexe. J'ai mal à la tête, je veux dormir. Il n'y a plus rien de bon. J'ai envie de dégueuler (là, il se lève et court vomir dans les toilettes, il est tout pâle à son retour). Ça pue... Ma soeur me l'a déjà dit : 'T'as qu'à vivre ton truc normal', toujours le Spatz (le moineau en allemand)."

 

- Moi : Qu'est-ce que vous avez rejeté par la bouche ?

- Lui : Ce qui m'a donné envie de dégueuler, c'est le gluant, le jus.

- Le sperme ?

- Non, le germe, l'enfant.

La relation prend le sens d'une conception orale : le malade est le réceptacle des sécrétions spermiques du thérapeute et la bouche est autant un vagin qu'un utérus. Cela pourrait être un fantasme, mais c'est un délire, c'est-à-dire que cela a pour lui un statut de vécu. Donc, dans son monde, un enfant est né de nos rencontres.

Quelques jours plus tard, je croise Alain dans un couloir du pavillon. Il m'invite dans sa chambre et me dit : "C'est pas question (sic) que je ne veux pas venir dans votre bureau, mais on est aussi bien ici... Vous êtes une fille et un garçon... Vous avez le trou du moineau et la queue aussi... Je suis un enfant... Je suis une fille... un garçon... Dieu a dit : 'Prie et tu auras un peu d'amour aussi'... La Marie avait deux vaches, elle m'a dit : 'On ira cueillir des champignons', elle est morte... Je vous ouvre mon cœur (et là il m'embrasse sur la joue)." La lubricité apparente a cédé la place à une attitude amicale.

La séparation des corps, matérialisée par la distance séparant mon bureau de sa chambre, est une distanciation réelle traduisant une volonté de différenciation. S'il n'y a plus indifférenciation entre nous, il n'y a pas pour autant deux sujets, mais deux corps identiques et dissociés. On pourrait dire qu'il a introduit une distance matérielle entre lui et son image spéculaire, moi, avec laquelle il ne faisait qu'un.  

De là va pouvoir se donner à entendre une histoire qui nous dévoile l'échec du père dans sa fonction symbolique (de signifiant de la Loi) : un père déchu, tombé dans l'alcool. Alain semble découvrir son père, et peut en parler, ce qui est une manière de le faire exister, de le rappeler à la vie. C'est aussi pour lui une tentative d'inscription dans une filiation symbolique et une histoire, ce qui signifierait occuper une place avec ses limites et ses manques.

 

- Lui : De quoi parler ? De moi, de mes parents ? J'ai dit à papa : 'Assieds-toi !' Papa m'a dit : 'Alain, assieds-toi !' Il a dit : 'Maman, regarde, il pleure.' À l'âge de trois ans, j'avais un chagrin, je ne déconne pas, moi. Votre travail vous plaît, docteur ? Vous gagnez combien ? Vous touchez le plafond ?

- Moi : Qu'est-ce qui fait mal à un enfant de trois ans ?

- Lui : Le manque d'amour... Les gens ne m'aimaient pas.

- Pour un enfant de trois ans, les gens ce sont ses parents.

- Oui, papa et maman... Papa buvait du vin, il était malade... Je l'aimais bien... Je voulais l'appeler, je ne me souvenais plus de son nom, je l'ai appelé 'papa salaud'. Je n'ai pas vraiment dit salaud, mais salo avec un 'o' à la fin... J'ai marché de bonne heure, à un an et demi. Ma maman m'a dit, je le crois... À deux ans, j'étais assis sur le bidet, je me suis mis le bidet sur la tête et j'ai dit : 'Papa, tu as volé mon nom... c'est moi l'enfant.' Il avait eu un père aussi. À deux ans, il m'a mis sur le bidet, je voulais qu'il me défende contre son papa de D... Mon papa Charlot se moquait de moi... Quand je suis parti à la naissance, De là va pouvoir se donner à entendre une histoire qui nous dévoile l'échec du père dans sa fonction symbolique (de signifiant de la Loi) : un père déchu, tombé dans l'alcool." Alain semble découvrir son père, et peut en parler, ce qui est une manière de le faire exister, de le rappeler à la vie. C'est aussi pour lui une tentative d'inscription dans une filiation symbolique et une histoire, ce qui signifierait occuper une place avec ses limites et ses manques.

- Lui : De quoi parler ? De moi, de mes parents ? J'ai dit à papa : 'Assieds-toi !' Papa m'a dit : 'Alain, assieds-toi !' Il a dit : 'Maman, regarde, il pleure.' À l'âge de trois ans, j'avais un chagrin, je ne déconne pas, moi. Votre travail vous plaît, docteur ? Vous gagnez combien ? Vous touchez le plafond ?

- Moi : Qu'est-ce qui fait mal à un enfant de trois ans ?

- Lui :Le manque d'amour... Les gens ne m'aimaient pas.

- Pour un enfant de trois ans, les gens ce sont ses parents.

- Oui, papa et maman... Papa buvait du vin, il était malade... Je l'aimais bien... Je voulais l'appeler, je ne me souvenais plus de son nom, je l'ai appelé 'papa salaud'. Je n'ai pas vraiment dit salaud, mais salo avec un 'o' à la fin... J'ai marché de bonne heure, à un an et demi. Ma maman m'a dit, je le crois... À deux ans, j'étais assis sur le bidet, je me suis mis le bidet sur la tête et j'ai dit : 'Papa, tu as volé mon nom... c'est moi l'enfant.' Il avait eu un père aussi. À deux ans, il m'a mis sur le bidet, je voulais qu'il me défende contre son papa de D... Mon papa Charlot se moquait de moi... Quand je suis parti à la naissance, j'ai dit : 'Je suis vraiment Alain M. ' Elle a vu clair la maman, elle m'a enfanté deux fois. Une fois à N. et une deuxième fois à P. J'ai été à P. où on amène les enfants méchants, vers deux ans. Le papa il buvait, alors la maman s'est fâchée, moi aussi. Alors, on est partis au couvent chez les enfants méchants. Ma mère travaillait au couvent. Mon père nous cherchait, il pleurait en disant : 'Je ne boirai plus.' Il nous a trouvés. On est retournés. Il a rebu et on est repartis. Puis une fois, il l'a juré devant Dieu et il n'a plus jamais rebu. Une fois un ami est venu chez nous avec sa bouteille de vin, il a tenté mon père, il a versé du vin blanc dans le rouge. Papa a rebu. Ma soeur s'est fâchée contre le bonhomme qui lui a donné deux claques, et il est parti. On a pleuré, notre papa était toujours ivre. Il a rebu à cause de lui et il avait juré."

 

L'identification à une image dévalorisée de son père ne fera que se confirmer. C'est cette image qu'il va projeter sur moi. Lors d'un de nos entretiens, Alain chante la chanson de Brel : "Je cours après Titine..." Je lui fais remarquer que c'est une chanson de Brel. Il me répond que non, que c'est Charlot qui la chante. Après quoi, il mime Charlot avec son chapeau et sa canne, tout en disant :  "Tu ne résisteras pas longtemps... Julie... Ça irait si je n'avais pas de nom, mais je m'appelle Alain M., fils de Charlot... Je sais que je me suis moqué du serpent, mais je lui demande pardon... Le lit, c'est mon ordre."

Le Nom-du-Père, Charlot", a été déclassé de signifiant en signe. Il est devenu un nom commun et une image. Ce n'est sans doute pas facile d'être le fils d'un charlot, le fils d'un raté, d'un bouffon. En tout cas, c'est là l'image qu'il a, ou avait, de son père et à laquelle il s'est identifié. Elle a vu clair la maman, elle m'a enfanté deux fois. Une fois à N. et une deuxième fois à P.. J'ai été à P. où on amène les enfants méchants, vers deux ans. Le papa il buvait, alors la maman s'est fâchée, moi aussi. Alors, on est partis au couvent chez les enfants méchants. Ma mère travaillait au couvent. Mon père nous cherchait, il pleurait en disant : 'Je ne boirai plus.' Il nous a trouvés. On est retournés. Il a rebu et on est repartis. Puis une fois, il l'a juré devant Dieu et il n'a plus jamais rebu. Une fois un ami est venu chez nous avec sa bouteille de vin, il a tenté mon père, il a versé du vin blanc dans le rouge. Papa a rebu. Ma soeur s'est fâchée contre le bonhomme qui lui a donné deux claques, et il est parti. On a pleuré, notre papa était toujours ivre. Il a rebu à cause de lui et il avait juré."

L'identification à une image dévalorisée de son père ne fera que se confirmer. C'est cette image qu'il va projeter sur moi. Lors d'un de nos entretiens, Alain chante la chanson de Brel : "Je cours après Titine..." Je lui fais remarquer que c'est une chanson de Brel. Il me répond que non, que c'est Charlot qui la chante. Après quoi, il mime Charlot avec son chapeau et sa canne, tout en disant :  "Tu ne résisteras pas longtemps... Julie... Ça irait si je n'avais pas de nom, mais je m'appelle Alain M., fils de Charlot... Je sais que je me suis moqué du serpent, mais je lui demande pardon... Le lit, c'est mon ordre."

Le Nom-du-Père,"Charlot" a été déclassé de signifiant en signe. Il est devenu un nom commun et une image. Ce n'est sans doute pas facile d'être le fils d'un charlot, le fils d'un raté, d'un bouffon. En tout cas c'est là l'image qu'il a, ou avait, de son père et à laquelle il s'est identifié.

Quelque temps plus tard, Alain en vient à m'insulter : "Merde, fous le camp... chiasse...Tu pues l'alcool à cent mètres... soulard." Là il m'identifie massivement à son père, la "chiasse". L'excès de son attitude m'impose de le rappeler à la réalité. Le risque quand un patient part ainsi en vrille, c'est de devoir le maîtriser, voire le sédater et l'attacher.

- Moi : C'est Charlot qui boit, pas moi.

- Lui : Il était saoul quand il m'a fait... C'est bien fait pour lui, il l'a dans la gueule... Les saloperies, si elles viennent, je leur coupe la tête... Tu es fou, tu es fou, tu es un grand fou...

Les entretiens vont se poursuivre encore quelque temps, sans réel changement, si ce n'est un certain apaisement et un meilleur contrôle de la distance à autrui et, du coup, il est plus relationnel. Puis Alain quittera l'hôpital, non pas guéri, mais nettement moins dissocié et ayant accédé à un lieu d'où il pouvait parler, donc exister. Il est sorti de sa captation par le regard de l'Autre qui le transformait, non pas en statue de pierre, mais en organe.

Au début, le discours de notre patient était très réduit et dissocié. Il a évolué en un délire servant à border des fragments de Moi sans lien entre eux (le Moi-cul, l'iris, la digue, etc.), pour aboutir à l'invention d'une identité délirante s'ouvrant sur une narration référée à la réalité et à une histoire. La clinique  nous montre ici qu'il est plus viable pour un patient de délirer, disons avec la protection d'un cocon délirant, que d'être pris dans le réel.

 

 

1) Searles théorise cette phase, habituelle dans les psychoses, dans son article de 1962, "Mépris, désillusionnement et adoration dans la psychothérapie de la schizophrénie", repris  dans " L'effort pour rendre l'autre fou", Gallimard 1977.

2) Ibid., citation p. 318.

3) Ibid. p. 321.

 

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Note 1. On peut essayer de préciser la dynamique qui mène, dans la psychose, à border le Moi, c'est-à-dire le corps imaginaire, et les forces qui en sont le moteur, sachant que la troisième dimension, celle de la médiation symbolique, est inaccessible et se doit d'être compensée par une prothèse. Un des éléments déterminants est l'identification imaginaire à l'Autre, promu au rang de modèle matriciel rabattu sur une image du corps, une image partielle dans le cas de la schizophrénie. En effet, avant toute parole, l'espace psychothérapique met face à face deux corps qui s'inscrivent dans le champ du visible en dépendance au regard.

Le corps du thérapeute, en tant que visible et miroir, offre au patient une forme, précisément à un moment où il n'a pas la représentation de soi. L'iris dont parle Alain est un organe commun aux deux, une surface plane qui n'appartient ni à l'un ni à l'autre, mais aux deux : un lieu où se rencontrent et se confondent source et objet de la pulsion scopique. De "cette étrange adhérence du voyant et du visible, nous dit Merleau-Ponty, comme sur deux miroirs l'un devant l'autre naissent deux séries indéfinies d'images emboîtées, qui n'appartiennent vraiment à aucune des deux surfaces, puisque chacune n'est que la réplique de l'autre qui font donc couple, un couple plus réel que chacune d'elles. De sorte que le voyant étant pris dans cela qu'il voit, c'est encore lui-même qu'il voit : il y a un narcissisme fondamental de toute vision (...)" (1). Et c'est bien d'une restitution au patient de l'investissement narcissique qui lui fait défaut qu'il est question dans cette première phase de la psychothérapie, c'est-à-dire d'un passage de l'investissement hypocondriaque du corps réel à l'investissement libidinal d'un corps imaginaire livré jusque-là à la seule pulsion de mort, et cette bascule passe par l'investissement de l'image du corps d'un Autre dans un tête-à-tête sécurisant et contenant.

Mais dans la psychose, le narcissisme est d'emblée pathologique. Aucune distance (2) n'y sépare le voyant du visible. Aucune limite ne maintient le sujet dans un lieu d'où il pourrait voir sans être englouti dans le vu. Non seulement il se voit dans l'autre, mais c'est encore du lieu de l'autre qu'il se voit. Dans le thérapeute se fonde le malade comme vu (objet) et regard (sujet). Le patient schizophrène ne voit pas, dans ce miroir qu'est devenu l'Autre, l'image unifiante du stade du miroir, mais le point où la source de la pulsion scopique se confond avec son objet dans un unique corps imaginaire partiel et dissocié. Il n'y a pas alors de décalage, pour le patient, entre tel qu'il se voit et tel qu'il pense être vu, puisqu'il n'y a pour lui qu'un seul corps et un seul regard. Dès lors, il n'est pas étonnant qu'il puisse échapper à cette castration formulée par Lacan comme : "Jamais tu ne me regardes là où je te vois", ou encore : "Ce que je regarde n'est jamais ce que je veux voir" (3).

Cette première suppléance imaginaire a permis à Alain, incapable de se soutenir par une image spéculaire unifiée, de trouver dans l'iris un bord, mais un bord précaire constitué d'une pièce du corps de l'Autre, et qui n'existe que le temps de la rencontre. L'indifférenciation des regards dans l'iris marque ainsi l'aboutissement d'une topologie de la coalescence où l'écart, condition de l'intersubjectivité, est totalement aboli. Dans cette rencontre qui mène à la confusion, il n'y a pas identification : le sujet résorbe la distance spatiale et temporelle des regards dans un point d'indifférenciation. Le bord ici ne délimite pas une surface ou un contenu, il est positionnel et se situe au point unique où les regards non pas se croisent mais se confondent au point de leur encontre. Le clinicien, réduit au support du regard, ne peut pas se situer dans une position d'altérité, puisque l'Autre n'existe pas pour le patient et que la mêmeté est à l'état embryonnaire.

C'est alors qu'apparaissent les phénomènes de "transfert psychotique" dont parlent Rosenfeld, Searles ou Resnik. Les particularités du transfert psychotique tiennent aux déficiences engendrées par une élaboration purement imaginaire du corps : corps imaginaire dissocié, bidimensionnel, n'ayant aucune permanence hors de la présence de l'objet perceptif. Autant dire que ce lieu qu'habite provisoirement le sujet ne lui appartient pas en propre. Il n'est là que dans l'instant de la rencontre dans laquelle le malade se "saisit" de cette partie du corps de l'autre qui le regarde pour en faire son contenant. Que l'objet vienne à disparaître, et le contenant disparaît avec lui. L'acquisition d'un corps imaginaire indépendant de l'objet nécessite le passage au stade de la représentation du sujet par un signifiant, lequel va lui assurer une permanence en dehors de l'objet. Le signifiant fait alors coupure, libérant le sujet de sa captation par l'objet, et lui permettant d'élaborer une image de soi indépendante de la présence de l'objet. Cette coupure, assurée par la fonction paternelle, est indispensable pour instaurer une médiation symbolique entre le sujet et son image spéculaire. Et c'est ce qui fait défaut dans la psychose.

La distinction entre identification imaginaire et identification symbolique permet de penser deux modalités de constitution subjective, qui ne s'excluent pas mais s'articulent dans l'expérience clinique. Livrée à elle-même, sans repérage symbolique pour organiser le rapport du sujet à l'autre, l'identification imaginaire tend vers l'indifférenciation : la frontière entre soi et l'autre s'efface. Trouvant au contraire un point d'appui dans une inscription symbolique, elle cesse d'être une simple capture par l'image ; la médiation du signifiant introduit une différence qui limite les effets de confusion propres à la relation spéculaire, et l'image reste structurante mais ordonnée à une place symboliquement définie. Des prothèses peuvent être mises en place pour pallier le défaut de médiation symbolique, comme dans le fait qu'Alain refuse de venir à mon bureau et que les entretiens continuent dans sa chambre, donc dans son lieu et hors du mien.

Quant au délire, il reste une construction imaginaire, et non une médiation : sans ancrage dans la Loi, il emprunte au langage sa matière signifiante, produit du sens et articule même une syntaxe, mais sans faire fonction de tiers symbolique. Il n'est pas une manière de nouer le réel, l'imaginaire et le symbolique qui, simplement, ne tiendrait pas compte des limites de la réalité et serait basée sur la nécessité de faire barrage à la jouissance et de préserver un minimum de structuration : dans le délire psychotique, le mot est une image de la chose et se confond avec elle, ce en quoi il diffère du délire névrotique.

Note 2 C'est dans un état d'indifférenciation, où l'identité du patient et celle du thérapeute sont réduites à un même objet/source de la pulsion dominante, que fonctionne le prétendu "transfert psychotique", concept en contradiction avec la stricte théorie freudienne. En effet, Freud estime que la régression narcissique a rendu le psychotique incapable de tout transfert, et en conclut l'impossibilité de toute thérapeutique analytique. Depuis, la position des psychanalystes a évolué, en particulier grâce aux travaux de Mélanie Klein. Ainsi Rosenfeld (4) pense que non seulement les schizophrènes peuvent établir une relation transférentielle, mais que celle-ci peut leur être interprétée et qu'ils répondent aux interprétations. Cela est concevable dans la mesure où le repli schizophrénique n'est pas l'effet de la seule régression narcissique, mais encore le produit d'une défense contre des persécuteurs externalisés, ou le résultat d'une identification à l'objet après des introjections et des projections simultanées. Parler de transfert dans la schizophrénie signifie donner à ce terme un sens radicalement différent de celui qu'il a dans les névroses. Dans mon travail avec Alain, il n'est pas question de transfert, et encore moins d'interprétation, mais d'indifférenciation et de différenciation, de construction et de bordage. Ce qui ne veut pas dire qu'il faille s'interdire de dénouer un sens quand cela s'impose.

L'indifférenciation dans la schizophrénie a été décrite par Margaret Little qui écrit : "Un névrosé peut reconnaître dans l'analyste une personne réelle qui, pour le moment, symbolise ou 'figure' ses parents (...). Dans le transfert délirant, il n'existe rien de tel, ni de 'figure de', ni de 'comme si' (…). Le patient qui atteint cet état n'est plus à ce moment-là qu'une douleur, une rage, une confusion, un cri, etc., et il dépend totalement de l'analyste qui est ici la personne qui sent et agit. Il y a en fait identification de type primaire avec l'analyste, mais le patient ne peut s'en rendre compte (...). (En ce qui concerne) l'état d'indifférenciation que cache le délire (...), les termes d'identification primaire' et de 'narcissisme primaire' ne me paraissent pas convenir plus que celui de 'position schizoparanoïde'. Je dirais plutôt qu'il s'agit d'un état d'indifférenciation originelle, ou d'unité fondamentale, qui inclurait en quelque sorte une identification primitive. Ce que je veux dire, c'est que l'état indifférencié est absolu, tant en degré qu'en étendue. Rien n'existe séparément de quoi que ce soit d'autre, et le processus de différenciation doit partir de zéro" (5). À ce niveau-là, le lieu subjectif du schizophrène est un fragment du corps imaginaire du thérapeute.

Ce n'est que secondairement que le schizophrène va pouvoir s'approprier un corps imaginaire séparé de celui du thérapeute. Alors on se trouve confronté à une deuxième forme de "transfert psychotique" correspondant à ce que Mélanie Klein a décrit comme étant la "position schizoparanoïde", faite de projections dans le corps du thérapeute des parties clivées du moi du patient, et d'introjections de certaines parties du moi du thérapeute dans le corps imaginaire du patient.

Selon Searles, il y aurait la possibilité pour la psychose de transfert d'évoluer en une névrose de transfer. Il écrit : "dès lors que le patient est parvenu à se constituer comme personne totale, dès lors qu'il est capable de percevoir le thérapeute comme personne totale (…)" (6). Le problème de cette affirmation, c'est que se voir comme étant une personne totale suppose une extériorité au miroir qui n'est possible, en théorie du moins, que par une identification au signifiant. Et c'est précisément ce qui fait défaut dans la psychose. Par contre, ce qui semble possible, c'est un bricolage qui introduise une limite, non pas symbolique, mais réelle, entre le sujet et son image, entre le sujet de l'énonciation et le sujet de l'énoncé.

Note 3 Dans la cure du névrosé, c'est-à-dire là où l'identification au signifiant a été opérante, l'identification imaginaire apparaît souvent comme une tentative de résoudre la division subjective au moyen d'une image de cohérence et de maîtrise : le sujet se soutient du regard supposé de l'analyste, investi comme modèle, idéal ou détenteur d'un savoir. Le moi y gagne une apparence d'unité, mais fondée sur une méconnaissance. L'identification symbolique procède d'une autre logique : elle inscrit le sujet dans un réseau de signifiants qui le précède (noms, filiations, idéaux, places généalogiques), sans pour autant lui livrer une identité achevée. Là où l'identification imaginaire promet une unité illusoire, l'identification symbolique révèle au contraire l'impossibilité pour le sujet de coïncider pleinement avec lui-même. L'enjeu de la cure n'est donc pas de faire sortir le sujet de l'imaginaire, dimension irréductible de l'expérience humaine, mais de modifier son rapport à ses identifications : à mesure que les signifiants qui les soutiennent deviennent repérables, les images auxquelles le sujet était fixé perdent leur évidence et révèlent leur caractère construit. Ce déplacement transforme le statut du symptôme : tant que le sujet reste pris dans ses identifications imaginaires, le symptôme se répète selon des scénarios fixes. La mise au jour de ses déterminations symboliques introduit une distance à cette répétition et permet de reconnaître qu'il est noué à une histoire signifiante qui excède les représentations conscientes que le sujet a de lui-même.

 

 

1) Merleau-Ponty M., Le visible et l'invisible, Gallimard, 1979, p. 183.

2) "Nous voyons les choses elles-mêmes, en leur lieu, où elles sont, selon leur être qui est bien plus que leur être-perçu, et à la fois nous sommes éloignés d'elles de toute l'épaisseur du regard et du corps..." Merleau-Ponty, ibid., p. 178.

3)Lacan J., Le Séminaire, Livre XI. Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Seuil, 1973, p. 95.

4)Rosenfeld H.A., États psychotiques, PUF, 1976.

5)Little M., "On Delusional Transference (Transference Psychosis)", Int. J. Psycho. Anal., 1958, 39, pp. 134-138. Cité par Searles.

6)Searles H., "La psychose de transfert dans la psychothérapie de la schizophrénie chronique" (1963), L'effort pour rendre l'autre fou, Gallimard, 1977, pp. 363-426.

 

 

 

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