| Topologie du corps dans la clinique de la psychose |
|
Topologie du bord dans la clinique de la psychose
Claude Kessler (2003)
Dans la clinique de la schizophrénie, on observe fréquemment ce paradoxe : les symptômes les plus envahissants : délire, hallucinations, rituels corporels, retrait, sont aussi ceux qui semblent tenir le sujet debout. Vouloir les réduire trop vite, comme s'ils n'étaient qu'un excès à faire taire, expose alors à un risque clinique précis : loin de libérer le sujet, on l'expose à la menace d'une fragmentation. Car ce que ces symptômes bordent, souvent, ce n'est pas seulement un excès pulsionnel à contenir, mais une limite qui n'a jamais pu se constituer autrement, et y toucher sans lui substituer un autre appui revient à retirer une frontière sans en proposer de rechange. Pour comprendre ce que ces symptômes viennent border, et pourquoi ils le font de façon aussi précaire, il faut revenir à la façon dont se construit, chez tout sujet, la frontière entre soi et le monde. Cette frontière, la psychanalyse en a d'abord cherché la genèse chez Freud, qui fournit plusieurs repères essentiels pour penser la constitution du Moi. Il le décrit d'abord comme une différenciation progressive du Ça sous l'effet des excitations du monde extérieur. Il le conçoit également comme le résultat d'identifications narcissiques aux objets, sur le modèle de l'incorporation orale. Il affirme aussi que le Moi dérive des sensations corporelles et peut être considéré comme une projection de la surface du corps. Mais c'est surtout avec la théorie du stade du miroir de Jacques Lacan (1) que la question de la constitution du Moi et du Je prend sa forme la plus élaborée. Entre six et dix-huit mois, l'enfant s'identifie à l'image unifiée qu'il aperçoit dans le miroir, alors même qu'il vit encore son corps de manière morcelée, traversé de sensations et de pulsions dispersées. Certaines œuvres de Jérôme Bosch, avec leurs corps déformés, découpés ou liquéfiés, peuvent donner une image artistique de ce vécu archaïque du morcellement. Le miroir ne doit cependant pas être compris uniquement au sens matériel. Il désigne aussi le regard et les paroles adressés à l'enfant. Avant même sa naissance, l'enfant est déjà inscrit dans le discours de l'Autre : il est attendu, imaginé, désiré ou parfois rejeté. Il occupe une place dans les fantasmes et dans l'histoire familiale avant même de pouvoir se représenter lui-même. L'enfant commence donc par se voir comme il est vu, et l'image qu'il intériorise est celle que l'Autre lui renvoie de lui-même. Cette forme devient le noyau du Moi : une identité imaginaire qui donne au sujet une unité, mais qui reste fondamentalement aliénante, puisque le sujet dépend toujours du regard et de la reconnaissance de l'Autre pour se soutenir narcissiquement. Mais cette image ne suffit pas à elle seule. Pour que l'identification spéculaire fonctionne, il faut qu'elle soit validée symboliquement. L'enfant, devant le miroir, se tourne vers l'adulte qui le porte, cherchant dans son regard, sa parole ou son sourire une confirmation. Ce moment est décisif : sans cette approbation de l'Autre, l'image reste vide et ne peut être pleinement assumée. C'est précisément là que se constitue le Je. Le Je naît dans cette médiation symbolique qui relie l'enfant à son image. Contrairement au Moi, qui cherche une complétude dans l'image, le Je n'est jamais une entité stable ; il est le sujet barré par le langage. Si le Moi est le lieu de l'aliénation à l'image, le Je est ce qui, à travers l'énonciation, permet au sujet de se déprendre de cette capture spéculaire. L'accès au Je ne signifie pas une maîtrise du sujet sur son Moi, mais la reconnaissance de sa division fondamentale : le sujet ne coïncide jamais avec l'identité qu'il se donne dans le langage. On peut alors distinguer deux niveaux. D'un côté, l'individu biologique, organisme vivant pris dans ses besoins et ses excitations. De l'autre, le sujet qui n'existe que dans le réseau des signifiants qui le représentent. Le sujet n'est ni la conscience psychologique, ni la personne empirique, mais ce qui se constitue dans l'écart entre plusieurs registres : le corps vécu, l'image unifiée du corps et les signifiants qui le désignent. C'est dans cet écart que le « Je » prend sens : non pas comme noyau intérieur, mais comme effet de langage, toujours décalé par rapport à ce qu'il prétend désigner. La représentation du corps ne se limite donc ni à l'image du miroir ni à une simple enveloppe contenante. À côté du corps imaginaire investi par le narcissisme existe aussi une unité spéculaire médiatisée par le langage et prise dans le désir de l'Autre. Ce corps symbolique n'est plus une image mais un réseau de signifiants qui organise l'expérience corporelle. Le langage découpe le corps, lui attribue des fonctions et des limites, définit des zones érogènes, impose des interdits et inscrit le sujet dans des normes sociales et culturelles. Le corps devient alors un corps parlé, nommé et interprété. Mais il demeure aussi traversé par une part irréductible qui échappe à cette mise en forme symbolique : c'est ce reste qui revient dans le symptôme et qui fait du corps autre chose qu'un simple organisme biologique ou qu'une pure image spéculaire. Seul face au miroir, l'infans ne peut accéder qu'à une image plate, une surface qu'il ignore, faute de pouvoir s'y reconnaître, ou avec laquelle il se confond, faute de pouvoir s'en distinguer. Dans les deux cas, aucune distance ne sépare le sujet de son reflet. C'est l'intervention de l'Autre, et sa médiation symbolique, qui va faire basculer le statut de cette image. En la nommant, en l'inscrivant dans l'échange, l'Autre la fait passer du statut de simple image à celui de représentation. L'image demeure, elle ne disparaît pas au profit du symbolique, mais elle se trouve désormais dotée d'une épaisseur et d'un écart : une troisième dimension et une distance qui manquaient à la surface spéculaire initiale. De surface plane, l'image devient vase : elle cesse d'être un plan de réflexion pour devenir un contenant, apte, dès lors, à loger quelque chose du sujet. Lorsque cette médiation symbolique fait défaut, le sujet ne se contente pas de rester confondu avec son image : il se trouve pourvu d'un corps imaginaire non bordé, exposé aux intrusions comme aux hémorragies, faute de cette limite que seule l'opération symbolique aurait pu instaurer. Une des fonctions des symptômes schizophréniques sera alors de construire des suppléances : des tentatives pour produire, artificiellement et après coup, la limite qui a fait défaut. Suppléance, donc, mais non symbolique : la prothèse ne restitue pas l'opération manquante, elle en simule l'effet depuis le seul registre imaginaire, voire réel, sans jamais accéder à la fonction structurante qu'aurait eue la médiation symbolique. On peut distinguer trois modes de bordage de l'espace subjectif. Il ne s'agit pas de structures indépendantes, mais de trois modalités de constitution de la frontière psychique : le bord symbolique assure la séparation par le langage ; le bord imaginaire produit une cohésion du corps à partir des identifications ; le bord réel supplée la défaillance des deux premiers en fixant un point de limitation. L'espace subjectif résulte de la combinaison variable de ces trois modalités, selon la stabilité de la médiation symbolique. Le bord symbolique est l'effet du langage comme opérateur de séparation. Par l'inscription signifiante, le sujet est extrait de l'immédiateté des excitations corporelles et inscrit dans un réseau de différences : le signifiant ne se contente pas de nommer, il découpe, localise et différencie. Il rend ainsi possible une position subjective distincte de l'organisme et de l'image. Lorsque cette fonction défaille, la séparation entre dedans et dehors devient instable ; les mots peuvent alors perdre leur valeur de représentation et être éprouvés comme des réalités agissant directement sur le corps. Le bord imaginaire intervient lorsque la médiation symbolique est insuffisante. Il repose sur des identifications qui donnent au corps une cohérence perceptive et une continuité minimale du Moi : le corps imaginaire acquiert ainsi une unité relative, mais demeure privé de profondeur symbolique. Lorsque ce mode de stabilisation devient prépondérant, le sujet dépend des configurations imaginaires pour maintenir une limite entre dedans et dehors. Le bord réel apparaît lorsque ni la médiation symbolique ni la cohésion imaginaire ne suffisent à assurer cette limite. La frontière subjective se constitue alors à partir d'éléments qui relèvent de l'intrusion, de l'excès ou de la sensation brute. Le symptôme remplit ici une fonction de suppléance : il fixe un point réel qui fait office de bord et limite la dissolution du sujet. C'est à la lumière de cette topologie des bords que nous pouvons interroger la clinique des psychoses. La souplesse de la frontière psychique dépend de la castration symbolique, qui introduit un manque constitutif rendant impossible toute coïncidence du sujet avec lui-même, son image ou une complétude imaginaire. Cette coupure exclut toute clôture narcissique et maintient un écart irréductible entre le sujet et ce qu'il est pour lui-même comme pour l'Autre. De ce fait, le sujet ne se confond ni avec son corps vécu ni avec son image spéculaire : il se constitue dans l'écart entre corps réel, image du corps et réseau signifiant. La situation est radicalement différente dans la psychose, où l'absence de frontière symbolique oblige le sujet à mettre en œuvre des stratégies de suppléance. Faute de médiation symbolique stable, le corps imaginaire demeure insuffisamment bordé, comme une surface plate sans consistance propre. Le symptôme devient alors un bricolage indispensable : il sert à unifier ce corps et à lui conférer une limite. Il fonctionne comme un dispositif de bordage, destiné à produire artificiellement une consistance du Moi là où le lien symbolique ne joue pas son rôle. Puisque la frontière entre dedans et dehors menace de se dissoudre, cette construction prend la forme d'une délimitation forcée : à défaut d'une séparation d'avec l'Autre reçue de structure, le sujet en fabrique une, par les seuls moyens dont il dispose. Cette clôture s'observe, à titre d'exemple, à travers le délire ou l'hallucination, qui viennent boucher l'ouvert béant propre à la pathologie. Dans certains cas, comme dans la catatonie, la clôture s'opère par le corps-objet : en transformant sa chair en une chose inerte, le sujet tente de se soustraire à la menace de confusion. Le retrait autistique participe de cette même logique, le patient se barricadant derrière une armure comportementale pour empêcher le monde de venir l'écraser. Dans la perspective retenue ici, centrée sur une pathologie de la limite entre dedans et dehors, avec le dedans défini comme étant l'espace subjectif, notre intérêt se limite à la fonction de bord séparant ces deux registres, indépendamment des modalités internes de structuration du corps. Les psychoses se caractérisent alors par un corps imaginaire à deux dimensions : il y manque la troisième, instaurée par le symbolique, qui introduit l’altérité et pose l’Autre comme différent de soi. Le défaut d’inscription de la Loi empêche le symbolique d’assurer sa fonction de tiers médiateur, et le sujet se trouve pris dans un face-à-face imaginaire avec le monde. Puisque le symbolique ne vient pas "lier" le corps par la parole, et que l’image est fragile, le corps risque à tout moment de retourner à l’état de "corps morcelé", et le sujet peut craindre de perdre un membre, de se vider ou encore que son corps se détache. Dans certains délires, une partie du corps peut prendre une importance démesurée ou devenir étrangère car elle n’est plus intégrée dans l’unité symbolique que constitue le Soi (2). Une des fonctions importantes des symptômes psychotiques est donc de tenter de rétablir une séparation entre le Moi et le non-Moi, mais elle va se situer dans le réel. Il en est ainsi des "comportements de frontière" décrits par Bettelheim (3) dans ses travaux sur l'autisme. Il s’agit de comportements habituellement classés comme défenses pseudo-obsessionnelles dans la psychose : répétition illimitée de refrains, tripotages d’objets, stéréotypies gestuelles, ruminations mentales, etc., dans lesquels l’autiste essaie, par la répétition du même, de s’assurer magiquement qu’aucun stimulus extérieur ne pourra pénétrer en lui et retrouver ainsi un semblant d’unité. Ces comportements peuvent s’accompagner d’une raideur ou d’une hypotonie exagérée du corps, d’un mutisme ou d’une volubilité tenace, conduites qui visent toutes à maintenir éloignée l’intrusion de stimuli en provenance du monde extérieur perçu, du fait des projections, comme menaçant et destructeur. Dans son autobiographie, Louis Wolfson (4) montre l’utilisation de mots, qu'il vit comme étant des choses, pour établir une muraille sonore entre lui et la langue parlée par sa mère, l’anglais. Il ne supporte pas d’entendre les mots prononcés par celle-ci : il se sent blessé, pénétré. Parler de sentiment de viol ne paraît ici pas exagéré. Il semble vain de vouloir établir la part respective de la voix et de la langue maternelle dans ce délire, bien que ce contre quoi Wolfson se défende soit d’abord les mots dont sa mère l’assaille. Mais il est probable que, pour lui, tout vocable anglais résonne avec les accents de la voix maternelle, et que toute personne parlant anglais non seulement lui rappelle sa mère, mais soit sa mère pour cette seule raison. Voix ou langue importe peu ici : ce qui nous intéresse est de voir comment Wolfson pallie l’absence de médiation symbolique entre lui et l’Autre devenu objet. Les mots sont pour lui semblables à des parasites alimentaires, à des vers dont il redoute l’intrusion et contre lesquels il se protège par des mesures préventives s’apparentant à des rituels. La défense que Wolfson élabore contre la voix maternelle consiste à convertir chaque mot entendu en un équivalent phonétique et sémantique dans d’autres langues (français, allemand, russe, hébreu). Par ailleurs, dès que sa mère s’approche de lui, Wolfson mémorise mentalement une phrase en langue étrangère, produit des grognements gutturaux et des grincements de dents, ou se bouche les oreilles avec les doigts. Pour Wolfson, les langues ont perdu leur dimension symbolique. La langue maternelle est devenue un objet menaçant dans la bouche de la mère, tandis que les langues étrangères, réduites à la matérialité de leur substance phonique, constituent une limite permettant de définir un corps imaginaire doté d’un dedans et d’un dehors, et d’assurer une certaine maîtrise de ses pulsions et de leur retour persécutoire. La muraille sonore qu’il construit n’a pas pour seule fonction d’éviter l’intrusion du sein maternel prenant la forme de la voix et de la langue. Elle vise aussi à protéger le sein maternel de ses propres pulsions de dévoration. Entendre les mots de sa mère, c’est les dévorer. Son comportement apparaît ainsi comme une tentative de défense contre la pulsion sadique orale qui le pousse à combler un corps vécu comme vide, identifié à un tube digestif, en y incorporant des objets maternels pour ensuite les détruire par dévoration. Par projection, l’objet dévoré devient dévorant, et le contenu devient contenant. La muraille sonore et corporelle que Wolfson établit entre lui et sa mère, et qui a pour autre fonction de le protéger d’une fusion mortifère, pallie l’absence de médiation symbolique : il n’existe pas, entre le fils et la mère, de tiers symbolique faisant loi et limite. Les langues étrangères, en tant qu’éléments extérieurs à la mère, fonctionnent alors comme des obstacles réels faisant barrière à une relation fusionnelle qui risquerait d’aboutir à l’anéantissement du sujet dans la jouissance maternelle. L’enveloppe sonore permet ainsi de maintenir une image du corps unifiée. Sans ce travail permanent de traduction, son Moi, privé du soutien de l'unité symbolique du Soi, serait envahi de toutes parts ; grâce à ce système défensif, il retrouve une certaine consistance avec un bord. La schizophrénie peut emprunter une autre voie pour pallier le défaut de Moi unifié : celle de se construire une identité imaginaire à partir de son nom propre tombé dans le registre des noms communs. Il en est ainsi pour Marc, 18 ans, dont le nom, "X.", pris comme signe, signifie "chat" en argot. "X., me dit Marc, est un nom de chat. Tous les X. sont des chats et tous les chats sont des X. Je suis propre comme eux, ils se lavent tout le temps, et j’aime les souris…en caramel." Lors d’un entretien, il est pris de vomissements : "Ce sont les ténias qui me remontent dans la gorge. Mes parents m’ont obligé à manger une culture gélosée de vers. J’ai un branchement dans la poitrine, mes aliments passent dans le cœur avant d’aller dans l’estomac. Les vers passent dans le sang. Le ténia est là (il indique une veine de son cou), il veut sortir : vous voulez m’acheter un vermifuge ?" Le reste de l’entretien est centré sur ces vers qui menacent de sortir du corps par la bouche et qu’il s’agit de réingurgiter ou de détruire. Je fais remarquer à Marc que les seuls vers qui peuvent sortir de la bouche d’un homme sont ceux que récitent les poètes. Je dis cela en pensant qu’il a en lui des mots qui le parasitent et qui veulent "sortir". Ses "vers", il les voit d'ailleurs écrits sur la feuille de papier dont je me sers pour prendre des notes, ce qui leur donne un autre corps à habiter. Le patient acquiesce et me dit : "Tous les X. ont des vers." Puis il accuse ses parents d’avoir fait de lui un chat et de l’avoir obligé à avaler de force des vers. Ce qu’il dit là, c’est qu’en lui transmettant son nom, "X.", son père a fait de lui un chat. Quelques jours plus tard, Marc me raconte qu’étant jeune enfant, il mettait ses doigts dans le nez pour en sortir des "croûtes". Sa marraine lui aurait alors dit : "Tu te sors les vers du nez, tu vas tirer le cerveau avec." Je lui demande s'il vit nos entretiens comme un interrogatoire ("tirer les vers du nez"). Il me répond : "On me vole les droits d’auteur parce que je ne suis pas mort. Ce sont les droits de passage de mes chansons à la radio." C'est là une tentative de symbolisation par le droit : il cherche à se protéger d'une effraction (tirer les vers, le cerveau), en invoquant une règle sociale. Il transforme le "vol" de son contenu psychique en une affaire de "propriété intellectuelle". L’identité délirante donne à ce patient un lieu de vie. À la cantine de l’hôpital, il demande trois souris à la vendeuse en montrant du doigt des bouchées de praliné. Un autre jour, il tente de fuir et explique son comportement en disant que le Shah avait quitté l’Iran, nouvelle qui venait de paraître aux actualités. C’est donc bien le signifiant, réduit à sa dimension acoustique et indépendamment de sa signification et de la réalité, qui régit son monde et détermine son comportement. Ce cas montre une organisation du corps imaginaire dans laquelle le signifiant perd sa fonction de représentation et est traité comme un objet ou une image. Le patronyme “X.” n’opère plus comme inscription symbolique du sujet dans la chaîne signifiante, mais comme équivalent imaginaire auquel le sujet s’identifie directement. Cette identification produit une unité corporelle délirante (le chat) qui fonctionne comme contenant du moi. Le signifiant est alors réduit à sa matérialité acoustique ou à sa valeur d’objet, indépendamment de sa fonction différentielle dans le langage. Lors d’un entretien ultérieur, ce patient se met à ronronner. Je lui souligne que les chats ronronnent quand ils éprouvent du plaisir. En retour, il me parle du "chas (ou chat ?), une aiguille… à tricoter. C’est ma femme, non ma mère, qui tricote. Mon père est asthmatique, il ne peut pas l’aider, il n’a pas assez d’air." Le lendemain, il me dessine spontanément un "serpent" rouge : "Il rampe vers vous, c’est un crotale, il vous mord, un python qui vous mange tout cru." Je l’entends comme un désir de dévoration avec une dimension homosexuelle patente. À la fin de la séance, il se gratte le dos et dit : "J’ai des puces, ça me démange, le chat est parti et les puces sont restées." Lors de notre dernier entretien, il me raconte l’histoire d’un livre qu’il est en train de lire. Il s’agit de l’histoire d’un pays dans lequel, dit-il, on détruit les "vieux livres", et de conclure : "ils ont aboli les mots." Là s’arrêtent nos "conversations", l’état de santé du jeune homme ne justifiant plus une hospitalisation. Le changement clinique ne signifie pas nécessairement une symbolisation nouvelle de l’identification délirante, il est possible que le patient ait simplement moins besoin de soutenir massivement cette identification à l’objet “chat” pour maintenir les limites de son espace subjectif. La diminution de l’excitation persécutrice et des phénomènes d’intrusion corporelle, probablement favorisée par le traitement neuroleptique, permet alors un relâchement partiel de cette construction imaginaire de suppléance. L'identification imaginaire du patient au référent que représente son nom propre dégénéré en mot : le chat, a fonctionné comme le support imaginaire d’une unité corporelle. Cette identification a produit une forme de cohésion du corps vécu, non fondée sur une médiation symbolique. À la fin de l’observation, le patient peut se présenter comme étant "X.", son nom, ("le chat est parti"), mais un lien matériel continue de lier ce nom à l'animal : ce sont les puces. Ces puces constituent la trace du bord réel : alors que l'identification au chat s'estompe, le sujet doit maintenir ce petit résidu matériel pour éviter que son nom ne perde tout ancrage et que son unité corporelle ne se fragmente à nouveau. La persistance de ces puces, loin d'être un détail anecdotique, témoigne de l'échec définitif de la castration symbolique. Là où le manque constitutif devrait introduire une coupure et permettre au sujet de se déprendre de l'objet, le patient maintient un accrochage matériel. Ces puces fonctionnent comme un objet qui ne peut être "perdu" puisqu'il n'a jamais été symboliquement soustrait. Elles attestent que, pour le schizophrène, l'objet reste collé au corps, transformant ce qui devrait être un vide nécessaire en une présence encombrante. Le sujet ne peut se constituer dans l'écart, car il est littéralement parasité par ce fragment d'objet dont il ne peut se défaire, faute d'avoir pu consentir à la perte inaugurale que le symbolique exige. L'identification à l'objet "chat" révèle donc un basculement radical : le nom propre a échoué dans sa fonction de vecteur de filiation pour se réifier en une étiquette collée à la matérialité d'un sujet devenu objet, plutôt que de l'inscrire dans une lignée. Privé de ce repère qui aurait dû le séparer de son image, le sujet s'effondre dans cette identification : il ne porte plus son nom, il est le nom devenu chose : ultime tentative de donner une consistance à un Moi que l'absence d'ancrage symbolique menace de dissoudre. La schizophrénie nous montre que la seule identification à l’objet-corps ne suffit pas à constituer un corps imaginaire unifié. L’image du corps y est doublement dissociée : elle est non seulement l’image d’un objet partiel : bouche, bras, verge, etc., mais aussi celle d’un objet partiel qui a été coupé, voire arraché, au corps de l’Autre. Si le schizophrène ne peut pas s’identifier à une image totale du corps, c’est qu’il reste pris dans le seul jeu pulsionnel, avec des pulsions qui n’existent que comme partielles. L’objet pulsionnel est partiel : sein, fèces, etc., ainsi que les zones érogènes : bouche, anus, etc. La théorie classique veut qu’à la puberté, ces pulsions partielles s’organisent sous la "primauté du génital" pour servir la reproduction. Cependant, cette unification reste précaire et les pulsions partielles continuent d’exister de manière autonome dans les préliminaires, les fantasmes ou les symptômes. La satisfaction pulsionnelle est toujours locale : on ne jouit jamais "de tout son être" de façon globale, mais toujours via des circuits partiels comme le corps, la parole, le regard, etc. Ce qui fait défaut dans la schizophrénie, c’est la possibilité pour le sujet de se constituer comme instance séparée de la pulsion. Le “Je” ne parvient plus à occuper une position distincte des excitations corporelles et des objets.Il risque alors de se réduire soit à une zone érogène à satisfaire, soit à un objet destiné à être consommé, pénétré ou détruit. Le sujet ne se vit plus comme séparé de ce qui le traverse corporellement. Au niveau structurel, cette difficulté tient à la défaillance de la médiation symbolique qui introduit normalement une séparation entre l’enfant et l’Autre maternel. Faute de cette coupure, le langage et la jouissance ne peuvent être suffisamment situés à l’extérieur du corps propre, dans un espace symbolique médiatisé par le désir et la parole. C'est là que les mots perdent leur dimension symbolique et sont vécus comme des réalités matérielles : objets coincés dans la gorge, voix pénétrant les organes, paroles ressenties comme substances ou comme corps étrangers. Dans cette configuration, l’Autre, devenu chair, n’est plus perçu comme lieu symbolique de la parole et du langage, mais comme présence corporelle intrusive. Puisque la frontière entre lui et l’Autre est fragile, voire inexistante, le sujet vit dans la peur permanente d’une invasion de son corps ou de sa psyché. Dans le délire d’influence, les membres ou l’esprit peuvent être vécus comme étant sous le contrôle d’une force extérieure, avec un Autre jouissant de son corps comme s’il en était le propriétaire légitime. Tout le travail, souvent héroïque, du patient est alors d’essayer de recréer de la distance. Parfois, il s’isole radicalement, comme dans l’autisme, pour ne plus être exposé à l’Autre. Il peut aussi créer un délire pour "border" la jouissance de l’Autre, la limiter ou la négocier. Seule l’identification au signifiant, parce qu’elle représente le sujet dans un ailleurs structuré par le langage, peut le dégager de l’immédiateté pulsionnelle. Le sujet extrait alors une part de lui-même du chaos organique pour l’inscrire dans l’ordre symbolique. C’est ce que Lacan appelle “l’aliénation au signifiant”(5) : le sujet perd l’immédiateté de son existence biologique, mais acquiert en retour une place dans le monde humain du langage et des échanges. Cette opération introduit une distance entre le sujet et son corps vécu. Le sujet n’est plus confondu avec ses tensions corporelles immédiates ; il peut désormais se représenter à travers des signifiants et se reconnaître dans une image de lui-même médiatisée par l’Autre. Le sujet troque ainsi le vécu morcelé du corps pulsionnel contre une unité imaginaire relativement stable. Mais cette unité demeure fondamentalement dépendante du symbolique qui la soutient. La pulsion est par nature illimitée et silencieuse. Elle ne connaît pas la contradiction et vise exclusivement sa propre décharge, indépendamment des contraintes de conservation de l’organisme. Dans cette perspective, elle se présente d’abord comme une tension diffuse, sans localisation précise ni objet déterminé. Le signifiant intervient comme principe de découpage et de localisation. Il ne produit pas la pulsion, mais en organise les coordonnées en la fixant sur certaines zones du corps et en lui assignant des objets partiels. C’est dans la mesure où des parties du corps sont nommées qu’elles peuvent fonctionner comme points de fixation de la pulsion. Sans cette opération de nomination et de délimitation, l’excitation corporelle resterait indifférenciée, répartie sans organisation sur l’ensemble du corps. Dans le même mouvement, la nomination du besoin par l’Autre transforme une excitation organique en demande articulée, c’est-à-dire en quelque chose qui peut s’inscrire dans un échange symbolique. La pulsion est ainsi prise dans les structures du langage qui introduisent des règles de substitution, de déplacement et de différenciation. Toutefois, cette mise en forme par le signifiant ne peut jamais être complète. Il existe un décalage irréductible entre ce qui est vécu et ce qui peut être dit. Ce décalage structurel constitue un manque qui n’est pas une perte empirique, mais l’effet de la médiation symbolique elle-même. C’est à partir de cette non-coïncidence que la pulsion se transforme en désir : elle n’accède jamais directement à son objet, mais doit passer par les détours du langage, des substituts et des formations symboliques. Le signifiant introduit ainsi une médiation qui interdit la satisfaction immédiate et oriente la pulsion vers des objets partiels et des constructions sociales et culturelles. Dans cette perspective, la fonction du signifiant ne se limite pas à organiser la pulsion en la localisant dans le corps et en lui assignant des objets. Elle consiste plus fondamentalement à produire une première forme de bord, en introduisant une séparation entre l’excitation corporelle et son inscription dans un espace de représentation. C’est cette opération de bordage symbolique qui rend possible la distinction entre un dedans et un dehors constitutifs d’un espace subjectif, qui fait défaut dans les psychoses. Lorsque cette fonction de bord symbolique est défaillante ou insuffisante, la pulsion tend à ne plus être contenue par cette médiation. Elle ne disparaît pas, mais peut être vécue comme une intrusion directe dans le corps ou comme une absence de limite entre intérieur et extérieur. Dans ce cas, des formations imaginaires ou symptomatiques peuvent venir assurer une fonction de suppléance, en produisant des frontières alternatives, non plus symboliques mais imaginaires ou réelles. Les organisations schizophréniques ne se situent pas toutes au même point dans leurs modalités de bordage. Le recours à la matérialité sonore des mots constitue une tentative de limitation du Moi, produisant un bord précaire qui n'implique pas d'identification objectale constituée. Cette forme de suppléance diffère de l'identification à l'objet, laquelle permet une stabilisation plus massive, bien que toujours fragile, de l'unité corporelle et du champ subjectif.
1) Lacan J., "Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je, telle qu'elle nous est révélée dans l'expérience psychanalytique ". Écrits, Seuil, coll. "Le Champ freudien", 1966, pp. 93-100. Dans le texte de 1949, Lacan ne distingue pas encore le Je du Moi, et appelle "Je" ce qu’il nommera ensuite le "Moi". 2) On peut distinguer le Soi comme instance symbolique (contenant à 3 dimensions) et le Moi comme instance imaginaire (surface plane à 2 dimensions). 3) Bettelheim B., La forteresse vide (1967), Gallimard 1969. 4) Wolfson L., Le schizo et les langues, Gallimard 1970. Wolfson se défend autant contre la voix maternelle que contre la langue maternelle qui est l'anglais. Cette voix/langue maternelle qui menace de l'envahir, c'est sa mère, une mère réduite à l'objet partiel Ce phénomène nous renvoie à la période schizoparanoïde de Mélanie Klein, phase dans laquelle la mère est réduite au sein comme objet partiel. La voix/langue de la mère peut être conçue ici comme étant un substitut du sein persécuteur, un sein transposé en flux phonique envahissant, persécuteur et dévorant. 5) Lacan J.. "Subversion du sujet et dialectique du désir dans l'inconscient freudien ", Écrits, seuil 1966, pp. 793-827. L’aliénation au signifiant désigne le fait que le sujet ne peut se constituer qu’en étant représenté dans la chaîne signifiante, à un autre lieu que celui de son existence immédiate.
|
| © 2026 |