| Forclusion du signifiant et réification |
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Forclusion du signifiant et réification
Dans la clinique de la psychose, mais aussi dans certains états limites, syndromes confusionnels ou expériences dissociatives, on rencontre des situations où le langage cesse d’être traité comme une représentation symbolique pour acquérir un statut réel ou quasi réel, sans pour autant passer par la forme de l’hallucination. Le mot n’est plus seulement ce qui désigne la chose : il est éprouvé comme étant cette chose, ou comme contenant sa présence effective. Cette clinique de la chosification du langage se distingue radicalement de celle des états névrotiques, et en particulier obsessionnels. Chez le névrosé, on peut certes rencontrer une densification du langage : une pensée, une phrase ou un mot deviennent si chargés d’affects, de culpabilité ou de danger qu’ils finissent par occuper tout l’espace psychique. Toutefois, malgré cette intensité, le sujet conserve la reconnaissance fondamentale qu’il s’agit de pensées. Lorsque l’on soutient qu’un sujet prend le mot pour la chose, il faut entendre par là que le mot est "désymbolisé" : il a perdu, partiellement ou totalement, sa fonction de représenter un objet absent pour susciter chez le patient des réactions identiques à celles que provoquerait l’objet en présence. Le signifiant est alors investi des attributs de la chose. La clinique permet de distinguer trois types d’attributions. Dans l’attribution d’effet, le mot est vécu comme produisant les effets mêmes de la chose : ainsi, prononcer le mot "saleté" revient à se sentir physiquement sali. Dans l’attribution de présence, le mot est vécu comme la présentification de la chose : proférer le mot "mort" équivaut à une manifestation de celle-ci. Enfin, dans l’attribution d’efficacité, le mot est vécu comme un agent agissant sur le réel, comme on l’observe dans la pensée magique ou la malédiction. Il convient de distinguer ce phénomène, où le mot est plein de la chose, de la réification du langage, telle qu’elle s’observe dans l’hallucination ou la perte de la dimension métaphorique. La "présence efficace" du mot correspond à une hypostase, une substantialisation du mot, laquelle marque une réduction de la distance entre le mot et la chose, tout en préservant une distinction minimale. À l’inverse, la réification procède d’un effondrement où le mot tombe dans le réel, tel que Lacan l'a théorisé. Dans le premier cas, l’écart entre le mot et la chose est maintenu, bien que saturé par une puissance opératoire ; dans le second, cet écart est aboli. Il existe deux formes de réification du langage : la réification sémantique et celle du signifiant. Elles ne s’opposent pas, mais dérivent d’une même défaillance structurale : l’échec de la coupure symbolique. Cette défaillance ne détruit pas le langage globalement, mais dissocie ses deux versants - signifiant et signifié - en les précipitant chacun dans le réel selon une modalité propre. La réification du signifiant désigne un processus par lequel le mot cesse d’opérer comme unité différentielle au sein d’un réseau de significations. Il ne fonctionne plus comme élément de renvoi, inséré dans une chaîne où il vaut, selon la définition saussurienne (1), par ses seules oppositions et articulations, mais tend à se détacher de cette structure pour être appréhendé dans sa seule dimension sensible. Le signifiant perd alors sa transparence fonctionnelle : il n’est plus traversé par la référence à un objet ou à un concept, mais se présente comme une donnée perceptive autonome. La dimension phonétique, graphique ou même rythmique du langage acquiert une consistance propre. Le mot peut alors apparaître comme une forme sonore insistante, une matérialité visuelle ou une présence intrusive dans le champ perceptif, indépendamment de sa valeur sémantique. Ce n’est pas tant que le mot "représente mal" la chose, mais plutôt qu’il ne représente plus du tout : il cesse d’être médiation pour devenir objet. Le signifiant se détache de sa fonction différentielle et se fixe dans une sorte d’opacité perceptive, où il peut être vécu comme chose parmi les choses. Nous sommes là dans le registre de ce que Freud a qualifié de représentations de chose déliées des représentations de mots. Ce phénomène se rencontre dans certains registres psychopathologiques, notamment dans des états psychotiques ou confusionnels, ainsi que dans des expériences hallucinatoires verbales. Dans ces situations, des éléments du langage peuvent s’imposer au sujet sous forme de voix, de fragments verbaux ou de formes graphiques vécues comme réelles, sans que leur statut de production psychique ou de signification soit maintenu. La seconde forme est une réification du signifié. Ici, ce n’est plus la matérialité du mot qui se détache, mais la représentation elle-même qui perd sa fonction d’écart et de déplacement. Le signifié se fige dans une identité rigide avec l’objet qu’il est censé représenter. L’écart entre représentation et chose s’effondre : le mot ne renvoie plus à une absence structurée, mais se trouve collé à une présence du réel. Le signifié cesse d’être un opérateur symbolique pour devenir l'équivalent de la chose elle-même, ce qui est différent de la pensée interprétative ou de la conviction délirante, où le sens, aussi immédiatement vécu comme réel soit-il, reste produit dans le champ de la signification et non par effondrement du lien de représentation lui-même. La réification du signifié et celle du signifiant ne constituent pas deux phénomènes indépendants. Il s’agit du même processus vu sous deux angles différents : la disparition de l’écart constitutif qui soutient la fonction du langage. La liaison de ces deux formes tient à une structure de double précipitation (2). Dans la première, on observe le détachement du signifiant hors du système symbolique ; dans la seconde, l’effondrement du signifié dans l’identité avec l’objet. Dans une configuration structurée, la barre saussurienne maintient une tension entre signifiant et signifié, empêchant leur coïncidence. Lorsque cette barre ne joue plus sa fonction de séparation, le langage cesse d’opérer comme système différentiel. Il ne produit plus de médiation entre représentation et présence, mais laisse apparaître une continuité brute entre mot et chose. C’est dans cette continuité que se distribuent également les phénomènes de déréalisation et de dépersonnalisation. La déréalisation correspond à une perte de consistance du monde, qui n’est plus stabilisé par les médiations symboliques assurant sa différenciation interne. La dépersonnalisation correspond symétriquement à une altération de la position subjective, qui ne parvient plus à se soutenir comme instance d’énonciation distincte dans le champ symbolique. Il ne s’agit pas de phénomènes indépendants, mais d’effets corrélatifs de la même défaillance de la fonction de médiation. Ainsi, ce n’est pas le langage qui disparaît, mais sa fonction de limitation et de différenciation qui devient instable. Les signifiants continuent d’opérer, mais sans garantir la distance minimale entre représentation et présence. C’est cette défaillance de la coupure symbolique qui rend solidaires la réification du langage, les phénomènes hallucinatoires, et les expériences de déréalisation et de dépersonnalisation.
1. La matérialisation du concept : substantantialisation et réification.
La matérialisation du concept, qui évoque ce qu'a écrit Piaget sur la pensée concrète, peut prendre, comme nous l'avons vu, deux formes : la substantialisation qui est sa forme névrotique, et la réification qui est la forme extrême qu'elle peut prendre dans la psychose. Mais il ne s'agit pas ici d'une simple différence d'intensité : c'est une différence de structure qui mène à la substantialisation dans la névrose et à la réification dans les psychoses. Celui qui prend la fuite en entendant le mot "lion", et cela sans halluciner l'animal, a transféré sur le mot tout le quantum d'affect lié à un fauve dangereux. Cet hyperinvestissement de la représentation de mot qui fait fuir comme si le lion était présent, aurait pu se traduire par une hallucination dans une structure psychotique. On peut se demander d'ailleurs si la fuite devant le mot n'est pas une tentative de l'appareil psychique pour éviter le franchissement de ce seuil. Il est difficile là de ne pas penser au modèle neurophysiologique de l'hypersaillance dans l'hallucination. En fuyant le mot, le sujet évacuerait par l'action l'intensité affective qui, sans cela, pourrait atteindre le seuil d'hypersaillance et se figer en hallucination visuelle ou auditive. Prendre la fuite en entendant le mot "lion" prononcé dans une conversation, c'est donc le signe que quelque chose a changé dans le rapport au langage. Non pas que le sujet serait plus craintif, plus imaginatif ou plus sensible que d'autres, mais que le mot ne fonctionne plus comme un signifiant, mais comme un signal, comparable en cela au rugissement de l'animal. La distinction est fondamentale. Le signifiant est un élément d'un système différentiel : il tire sa valeur non pas de ce qu'il désigne directement, mais de ses relations avec les autres signifiants qui l'entourent et le définissent par opposition. Le mot lion n'est pas le lion. Il renvoie à d'autres mots, il s'inscrit dans une chaîne où il peut signifier la force, la royauté, la peur, l'Afrique ou le courage, selon ce qui précède et ce qui suit, selon le contexte, selon la façon dont il est pris dans le discours. Cette mobilité est ce qui fait le signifiant : il ne colle pas à la chose, il en est séparé par un écart irréductible qui est précisément la condition de la symbolisation. On peut entendre le mot lion sans bouger parce que le mot et la chose sont séparés, ceci parce que le signifiant est inscrit dans un espace intérieur symbolique depuis lequel il peut être traité comme représentation plutôt que comme présence. Quand le mot lion fait fuir, c'est que le mot est devenu signal, et qu'il a rejoint le registre des qualités du réel plutôt que de rester inscrit dans le registre symbolique. Il ne représente plus le lion : il est le lion, ou du moins il en a la force d'impact, la présence immédiate, la capacité à déclencher sans médiation. L'écart entre le mot et la chose s'est effondré. Le signifiant a perdu sa nature de signifiant, c'est-à-dire sa mobilité différentielle, son inscription dans une chaîne et sa capacité à renvoyer à autre chose qu'à la chose elle-même. Il est tombé du côté de la chose et en est devenu une qualité perceptible. Pour saisir ce qui se joue dans l'effondrement de l'univers psychotique, il convient de renoncer définitivement aux modèles évolutionnistes de la psychologie développementale, qui ne voient dans la réification psychotique qu'une régression vers la pensée concrète de l'enfance ou un défaut de maturation cognitive. La clinique de la psychose n'est pas un archaïsme, mais une conséquence structurale. C'est dans le rapport initial du sujet au langage que réside le moteur de cette pétrification du monde, dont les manifestations corporelles, relationnelles et comportementales ne sont que les répliques locales, rigoureusement fidèles à la fracture originelle. Le point de départ de ce processus réside dans l'échec de la fonction de négativation inhérente au langage. Dans le référentiel névrotique, le mot est le meurtre de la chose. Introduire le signifiant dans le réel, c'est y creuser un vide, instaurer une absence grâce à laquelle les mots signifient, non par adhérence à l'objet, mais par leur écart mutuel dans un jeu différentiel. La réification du langage se produit précisément lorsque ce meurtre échoue. Cette réification primitive du langage ne reste pas cantonnée à la sphère de la parole : elle contamine, par homologie structurale, l'ensemble des registres cliniques, au premier rang desquels se trouve le corps du sujet. Là où le névrosé habite un corps bordé par l'image spéculaire et le fantasme, le psychotique subit un télescopage immédiat de l'organe dans le réel. Le délire d'organe, qui culmine dans la négation de soi du syndrome de Cotard, en est l'illustration la plus pure. Lorsqu'un patient affirme que ses organes sont détruits, pétrifiés ou remplacés par du ciment, il ne formule pas une métaphore pour exprimer sa souffrance : l'absence de l'écart symbolique empêche toute transposition figurative. Pour lui, le corps se fragmente et se réifie sur le modèle exact du mot pris pour la chose. La réification du langage, c'est la forme signifiante qui a perdu ses traits distinctifs. En même temps que les phonèmes perdent leur pouvoir discriminant, les traits sémantiques du mot s'effacent. Le signifiant conserve son empreinte phonatoire ou graphique, sa forme, mais il perd la capacité à s'articuler et à se différencier dans la chaîne signifiante. Cette forclusion localisée des différences est l'un des phénomènes élémentaires de la schizophrénie. Dans la logique psychotique, analogue à l'identité de perception, l'émergence d'un attribut impose la présence de la chose elle-même. On est là à la frontière de l'hallucination. L'hallucination est une réification maximale. Le mot, n'ayant pas été inscrit dans la chaîne différentielle et n'ayant pas subi la médiation symbolique qui permet de représenter une chose tout en maintenant la distance avec elle, retombe du côté de la chose elle-même : il cesse de représenter une hostilité pour être cette hostilité. On retrouve ici, extrapolée sur le terrain clinique, l'intuition que Sartre développe dans L'Imaginaire à propos de l'hallucination : loin d'être une simple erreur de perception, elle est une modalité de la conscience imageante qui, sa fonction de négation ordinairement à l'œuvre dans l'image ayant échoué, en vient à poser son objet comme présent plutôt que comme absent (3). Cette analyse phénoménologique trouve son écho structurel dans la formalisation lacanienne. Si le schizophrène est un sujet "parlé" par le langage plutôt qu'il ne s'en sert, c'est que la persécution n'est pas une interprétation symbolique, mais une réalité qui pénètre l'espace du patient sous la forme concrète de la voix. La désignifiantisation accomplie produit ici son effet le plus radical : le signifiant, expulsé du réseau symbolique, Le signifiant, non intégré au réseau symbolique, fait retour dans le Réel sous une forme qui acquiert la consistance d'une présence réifiée. Dans la schizophrénie, la persécution peut alors prendre un caractère fragmentaire, morcelé, énigmatique, tandis que dans la paranoïa elle tend davantage à s'organiser dans une construction systématique où le sujet identifie un persécuteur et une intention qui lui est attribuée. Enfin, au-delà de ce constat phénoménologique, il faut interroger la structure interne du sujet : l'hallucination n'est pas un fait brut, c'est le lieu d'un investissement massif, un concentré de jouissance. Cette dimension énergétique est indispensable pour comprendre pourquoi la forme signifiante ne peut plus être représentée, mais doit être perçue : faute de pouvoir traiter le désir par la voie de la pensée, l'appareil psychique l'évacue directement dans le champ de la perception. Chez Ilan, cette logique est cliniquement lisible dans chacune de ses hallucinations cénesthésiques. Le goût de gâteau qui accompagne le désir pour une femme, la joie dans la gorge que lui dispense la Vierge Marie, le goût de rat ou de pétrole qui matérialise la persécution : dans chaque cas, une représentation psychique qui, chez un sujet dont le système symbolique fonctionne, demeurerait du côté de la pensée, de l'affect ou du fantasme, traverse la frontière et s'inscrit directement dans le corps comme perception. La métaphore, qui supposerait que le désir ressemble à un goût de gâteau tout en maintenant la distance entre les deux termes, est impossible. Il ne reste que la chose elle-même, immédiate et irrécusable. L'hallucination est ici une nécessité économique : l'appareil psychique, faute de pouvoir traiter les affects ou les désirs par la voie de la représentation symbolique, les évacue par la voie de la perception sensorielle. Le concept d'équation symbolique développé par Hanna Segal (4) correspond à ce qui est considéré ici comme une identité imaginaire non médiatisée par le symbolique. Il décrit une forme pathologique de symbolisation associée aux états psychotiques, et en particulier la schizophrénie, dont la cause serait une fixation à la position schizoparanoïde qui, selon Mélanie Klein, caractérise le fonctionnement psychique des trois à quatre premiers mois de vie du nourrisson. Dans l'équation symbolique de Segal, le symbole ne représente pas la chose qu'il est censé représenter, il est cette chose. On est dans le monde de la mêmeté, hors représentation, hors symbolique. C'est pourquoi, dans le référentiel lacanien, il est plus cohérent de parler d'identité imaginaire, en tant qu'elle n'est pas médiatisée par le symbolique. La réification est alors un cas particulier, le versant proprement linguistique, d'un phénomène plus général qui est l'identité imaginaire : le mot a alors le statut d'une image de la chose, d'une qualité qui impose la présence de la chose. La vignette clinique habituellement citée pour illustrer l'équation symbolique de Segal est celle d'un patient schizophrène qui, ayant cessé de jouer du violon, répond violemment à son médecin : "Vous pensez que je vais me masturber en public ?" Jouer du violon n'est pas ici un symbole de la masturbation, il est la masturbation. L'équation symbolique, c'est : jouer du violon = masturbation. En fait une égalité. Cette équation symbolique ou identité imaginaire est liée à des mécanismes de défense très précoces, en particulier l'identification projective. Pour nier la séparation ou l'absence, ou pour contrôler un objet persécuteur, une partie du moi est projetée dans l'objet. Lorsque l'identification projective est trop massive, elle empêche la différenciation entre le soi et l'objet, mais aussi entre le symbole et la chose symbolisée. Le moi s'identifie à l'objet, et le symbole s'identifie à l'objet symbolisé. Le symbole est alors utilisé de façon concrète pour dénier l'absence de l'objet ou pour le contrôler. Ce que nous appelons ici représentation symbolique - le mot, le signe saussurien - est nommé symbolisation secondaire par les kleiniens. Ces derniers insistent sur le fait qu'elle permet de rendre présent ce qui est absent, et qu'elle est intimement liée à l'acceptation de l'absence, de la perte (notamment le sevrage et l'absence de la mère) et du deuil. Ce processus de symbolisation secondaire émerge avec la position dépressive, qui culmine lorsque l'enfant parvient à intégrer le bon objet et le mauvais objet en un seul objet total. La culpabilité inconsciente d'avoir fantasmatiquement détruit l'objet aimé pousse l'enfant à le réparer, tentative qui s'exprime par la créativité, le jeu et le développement du langage. La symbolisation devient le moyen de préserver l'objet aimé en lui donnant un représentant qui ne craint plus les attaques pulsionnelles. L'enfant peut alors attaquer et détruire la poupée-maman sans fantasmer que sa mère réelle est détruite, ce qui ouvre la voie à la pensée et au jeu sans angoisse paranoïde. Hanna Segal rapporte le cas d'un patient schizophrène qui aperçoit une tache rouge sur le tapis. Ce qui n'est pour la thérapeute qu'une couleur est pour lui du sang réel : il panique, croit qu'un meurtre a été commis et cherche le cadavre autour de lui. Rosenfeld (5), quant à lui, cite le cas d'un patient qui entend le mot bombe et se jette sous la table pour se protéger, convaincu que le mot faisait exploser une bombe réelle. La théorie freudienne pose le mécanisme de la déréalisation comme un désinvestissement objectal : le monde extérieur perd son investissement libidinal, l'énergie psychique se retire des représentations d'objet, et le monde, privé de cet investissement, se vide de sa substance. Il est encore perçu, mais il n'est plus habité par le sujet. Il n'est plus le lieu d'une relation vivante où le sujet se projette, se différencie, se reconnaît en s'altérisant. Il devient plat, indifférent, étrange. Au-delà de ce mécanisme économique, la déréalisation révèle quelque chose de plus fondamental : une perte de la signification. Les choses sont là, mais elles ne veulent plus rien dire. Ce n'est pas seulement qu'elles ont perdu leur intérêt affectif, c'est le lien vivant entre le sujet et le monde, le lien qui transforme une perception en expérience signifiante, qui s'est défait. Ce lien, c'est précisément ce que la médiation symbolique opère : elle ne se contente pas de nommer les choses, elle les inscrit dans un réseau de différences et de relations qui leur confère leur profondeur, leur sens, leur réalité comme réalité pour un sujet. Quand cette médiation s'effondre, le monde n'est plus qu'un ensemble de formes perçues mais vides de sens, des percepts sans concept, des images sans profondeur. La déréalisation et la dépersonnalisation sont ainsi comparables à un "arrêt sur image" existentiel causé par une défaillance du treillage symbolique avec un sujet qui perd la capacité de se projeter dans l'avenir ou de convoquer le passé. Cette neutralisation du signifiant frappe le cœur même de la subjectivité. Dans la dépersonnalisation, le pronom "je" perd sa fonction d'évidence vécue ; les actes et pensées se déroulent sans appropriation pleine, comme si l'instance vivante à partir de laquelle ils prennent sens s'était rétractée. Il ne s'agit pas d'une perte de connaissance de soi, mais d'une rupture du lien médiateur entre le langage et l'existence. En dissociant la signification linguistique de la densité du vécu, cette désarticulation transforme le monde et le sujet en un décor plat, une pure surface d'apparence dépourvue de présence. La déréalisation et la dépersonnalisation présentent un mouvement inverse à la substantialisation. Dans cette dernière, le signifiant subit un hyperinvestissement qui le transforme en une présence matérielle, brute et irrécusable, alors que la déréalisation opère un mouvement de dévitalisation. Le sujet décrit alors le monde comme un décor en carton-pâte, un plateau de cinéma, un rêve dont il serait spectateur sans en être l'acteur. Les choses ont perdu leur "qualité de réel" : ce qui manque n'est pas la perception elle-même, mais ce supplément d'épaisseur que seule la médiation symbolique confère au monde.
2. L'homologie structurale des défaillances symboliques : l'échec de la coupure.
Il existe une homologie structurale entre les oppositions dedans/dehors, mot/chose et sujet/objet. La clinique, avons-nous vu, montre que, lorsque la médiation symbolique entre le sujet et l'objet fait défaut, le sujet se confond avec lui dans une relation d'indifférenciation ou de continuité. Cela signifie que le sujet ne prend pas uniquement le mot pour la chose, mais qu'il se situe lui-même comme indistinct de cette chose. Dès lors, le mécanisme se décompose en deux temps. Le premier, qui voit le passage du mot à l'image de la chose à la manière d'un rébus, s'efface devant un second temps caractérisé par la perte de la distinction entre l'image et la chose. La perte de la dimension symbolique fait que la simple présence de l'image équivaut à la présence immédiate de la chose, puisqu'elle n'est plus médiatisée par un signifiant. La projection suppose la préexistence et l'étanchéité d'un dehors et d'un dedans, agissant comme un mécanisme de transport où le sujet expulse dans un espace externe clairement identifié un contenu psychique qu'il refuse de reconnaître comme sien. À l'inverse, l'hallucination intervient là où cette délimitation originaire s'est effondrée. Elle ne s'appuie pas sur une frontière stable, mais tente d'en restaurer une en urgence en localisant dans l'espace extérieur ce qui envahit le sujet de l'intérieur. En projetant la voix ou le phénomène dans le dehors, l'hallucination cherche à recréer une séparation artificielle entre le sujet et l'objet pour faire face à l'indifférenciation du réel. Les pensées, les images et les représentations sont localisées dans un espace intérieur, tandis que les objets perceptifs appartiennent au monde extérieur. La constitution de ces deux espaces dépend d'une même structure de différenciation : le dedans psychique ne se constitue qu'en se différenciant d'un dehors. Lorsque la coupure symbolique devient instable, cette frontière perd de sa consistance. Ce qui devrait demeurer localisé dans l'espace psychique interne peut être éprouvé comme venant du dehors. Les pensées peuvent alors être entendues sous forme de voix, selon une logique d'extériorisation caractéristique de certains phénomènes hallucinatoires. Inversement, le monde extérieur peut perdre sa stabilité et devenir persécutant, envahissant ou déréalisé. L'altération de la frontière dedans/dehors constitue ainsi le corrélat structural de la perturbation du rapport entre mot et chose. Le sujet ne se constitue comme position distincte qu'en s'extrayant de l'objet primaire grâce à la médiation symbolique. Cette séparation permet au sujet de se soutenir d'un signifiant et de maintenir une permanence en l'absence de l'objet. Lorsque cette médiation devient défaillante, le sujet éprouve des difficultés à maintenir une position de séparation vis-à-vis de l'objet et du discours de l'Autre. Il ne parvient plus pleinement à se poser comme instance capable de désigner, de médiatiser ou de mettre à distance. Au lieu d'occuper une position de sujet relativement différenciée, il va se vivre comme envahi, manipulé ou réduit à une fonction d'objet dans le champ de l'Autre. La clinique de la psychose montre que cette perturbation n'est pas locale mais structurale. L'altération de la coupure symbolique produit des effets convergents sur plusieurs plans simultanément. Sur le plan du langage, certains signifiants peuvent être vécus comme des réalités concrètes agissant directement sur le sujet : les phrases imposées ou certains néologismes acquièrent alors une présence intrusive. Sur le plan de l'espace psychique, des contenus internes peuvent être éprouvés comme extérieurs, comme dans certains phénomènes hallucinatoires ou xénopathiques. Sur le plan subjectif, le sujet peut se sentir transformé en objet manipulé par des forces extérieures, perdant la possibilité de maintenir une position stable face à l'Autre. Ce qui est au cœur de la clinique de la psychose, c'est l'échec de la représentation symbolique. Représenter une chose par un mot suppose une opération de type métaphorique, en ce sens que le signifiant affirme simultanément une identité et une différence : le mot « lion » est un lion sans l'être. C'est précisément dans cet écart, dans cette non-coïncidence structurale entre le signifiant et le référent, que se soutient la fonction du langage. Cette opération repose sur une fonction de négativation : la chose doit être posée comme absente pour être représentée. Le signifiant ne vaut qu'à condition de maintenir cette absence qu'il institue. Lorsque cette fonction de négativation se défait, le signifiant perd sa valeur de médiation différentielle. Il ne fonctionne plus comme représentant dans une chaîne symbolique, mais tend à se charger d'une consistance propre, comme s'il venait se confondre avec ce qu'il désigne. La séparation, c'est alors la négativation portée en soi et dans l'Autre, comme dépassement de la relation fusionnelle, et l'accès au manque et au désir dans un extérieur à soi. C'est en ce point que se noue l'homologie structurale entre l'effondrement de la distinction mot/chose et celui de la distinction dedans/dehors. Il ne s'agit pas de deux défaillances indépendantes, mais d'une même opération de coupure symbolique considérée sous deux registres : lorsque la fonction de négativation vacille, le mot ne renvoie plus à une absence représentée mais tend à se présenter comme chose, et ce qui relève de la représentation peut faire irruption dans le champ du dehors comme présence réelle. Cette même logique se retrouve dans la désorganisation de la distinction sujet/objet. Pour que le sujet puisse se soutenir comme position distincte, il doit pouvoir s'identifier à un signifiant qui lui garantit une permanence en l'absence de l'objet. Cette identification est elle-même un effet de la médiation symbolique. Lorsque celle-ci devient instable, le sujet ne parvient plus à maintenir une distance structurante vis-à-vis de ce qu'il vise ou de ce qui lui advient. Il ne s'agit pas d'une fusion simple, mais de la perte de stabilité de la position subjective dans le champ symbolique, sans que, pour autant, les signifiants cessent d'opérer : c'est leur fonction de différenciation qui fait défaut, non leur usage. La réification et la déréalisation ne sont pas des phénomènes distincts, mais les deux versants d'un même effet structural : celui de la fragilisation de la frontière entre dedans et dehors. Cette frontière ne repose sur aucun support anatomique ou psychique substantiel ; elle n'est pas un donné du développement, mais l'effet toujours précaire et réitéré de l'opération symbolique de coupure. C'est le langage, en tant qu'il introduit une discontinuité dans le réel, qui rend possible l'altérité et permet au sujet de se situer. Cette fragilisation a une conséquence précise : les termes opposés cessent de s'exclure selon la logique classique de la négation. Représentation et présence, dedans et dehors, sujet et objet peuvent alors coexister sans être médiatisés par une structuration symbolique stable : non plus organisés par l'exclusion réciproque qui les définissait, mais indifférenciés. Dans cette perspective, la réification et l'hallucination apparaissent comme des effets corrélatifs : le signifiant, ne restant plus assigné à l'ordre de la représentation, tend à acquérir une consistance de chose. L'hallucination ne peut alors être comprise comme une création ex nihilo, mais comme une modalité de présence du signifiant lorsque sa fonction de médiation est désorganisée. Inversement, la déréalisation ne désigne pas une perte globale du monde, mais la perte de sa stabilisation symbolique : le monde cesse d'être structuré par les médiations qui en garantissent la consistance différentielle. Le sujet lui-même peut être pris dans cette logique de chosification, dans la mesure où sa position n'est plus suffisamment soutenue par une inscription symbolique stable.Ce n'est donc pas le langage qui disparaît, mais sa fonction de limitation et de différenciation qui devient instable, et c'est cette seule et même défaillance qui rend solidaires réification, hallucination et déréalisation.
3. Un principe structural unique : la non-symbolisation des différences.
L'hallucination et la déréalisation ne sont donc pas deux troubles contingents ou des symptômes isolés ; elles constituent les faces symétriques et inverses d'un événement structurel unique : l'effondrement de la fonction symbolique dans sa capacité à maintenir séparés les couples de différences qui organisent l'expérience humaine. Le langage humain repose sur un opérateur fondamental : la différence. Un mot n'est un mot que parce qu'il s'articule à d'autres dans un réseau différentiel, et surtout parce qu'il n'est pas la chose qu'il désigne. Ce "meurtre de la chose" par le signifiant est la condition sine qua non de la symbolisation. Dans la schizophrénie, cet opérateur fait défaut. Cette forclusion de la différence ne produit pas une simple confusion, mais un état d'in-différence : les termes ne sont plus ni séparés, ni réellement réunis ; ils sont égalisés, aplatis sur leur trait commun, privés de l'épaisseur que leur conférait leur inscription dans le réseau symbolique. Cet effondrement du cadre symbolique, ou son absence d'installation, contraint le système conscient (Pcs-Cs) à fonctionner par défaut sur le mode des processus primaires. Ce qui, chez le sujet névrotique, est maintenu à distance par la censure du refoulement, devient, chez le psychotique, un mode d'existence "à ciel ouvert". L'identité de perception prend le dessus sur l'identité de pensée : faute de pouvoir symboliser l'absence, le psychisme cherche la satisfaction par le chemin le plus court : l'hallucination de l'objet. La représentation de chose est investie avec une telle intensité qu'elle impose sa réalité au monde. Le jugement d'existence s'effondre : Le test de réalité, qui permet normalement de distinguer l'interne de l'externe est inopérant. Le sujet ne peut plus dire "ceci n'est pas ma pensée », car le mécanisme de la négation lui fait défaut. Le passage du signifiant à la forme signifiante (ou « désignifiantisation ») prend deux formes cliniques rigoureusement corrélées à ce défaut de médiation. Dans l'hallucination Le signifiant, vidé de sa fonction symbolique, chute du côté de la chose. Il devient une "qualité" de l'objet. La voix hallucinée n'est pas la représentation d'une hostilité : elle est l'hostilité en acte, une présence aussi irrécusable et extérieure qu'un bruit de rue. C'est l'intrusion du Réel par saturation. Dans la déréalisation, le mouvement est inverse. Le monde perd sa consistance non par excès de présence, mais par effacement de la médiation. Sans le signifiant pour le faire résonner, le monde devient une surface plane, un décor sans profondeur. C'est le retrait du signifiant qui rend le réel « habitable ». L'hallucination n'est pas un acte gratuit ; elle répond à une nécessité économique pour l'appareil psychique. Face à l'incapacité de traiter les affects par la représentation symbolique, le sujet les évacue par la voie de la perception sensorielle. Les formes signifiantes sont les traces de cette catastrophe : là où le sujet devrait disposer d'une métaphore pour dire son désir ou sa souffrance, il ne lui reste que des "choses-mots", c'est-à-dire des unités isolées et pétrifiées, qui n'articulent plus rien mais imposent leur présence immédiate. En conclusion, la psychose ne doit pas être lue comme une accumulation de symptômes, mais comme une défaillance du tiers symbolique. L'effondrement de la frontière entre le Moi et le non-Moi, entre le mot et la chose, n'est que la conséquence de cette "in-différence" originelle. Le psychotique n'est pas un sujet qui "délire" le monde, c'est un sujet dont le monde a été privé de son médiateur vivant, le signifiant, condamnant ainsi la conscience à errer dans un univers où les mots ont la dureté et l'opacité des pierres.
Note 1 : Dépersonnalisation et déréalisation sont des attitudes globales d'être à soi et au monde, alors que la réification sémantique est un symptôme limité à certains mots, précisément ceux qui sont les plus chargés de sens pour le patient. L'incapacité de soutenir l'affirmation simultanée d'une identité et d'une différence, qui est au cœur de l'échec de la représentation symbolique, peut être reliée au clivage du moi schizoparanoïde qui diffère du clivage pervers. Ce dernier est l'affirmation simultanée d'un non-être qui est la castration et d'un être qui est le phallus féminin. C'est un clivage inclusif. Le fétiche comme symptôme n'est pas l'affirmation simultanée des deux, il est un substitut du phallus, un appendice et un outil, et non une métaphore. Le clivage schizoparanoïde est autre chose, il est basé sur un ou exclusif : c'est bien ou mal, blanc ou noir, sans position intermédiaire. Ce clivage exclut toute relativité. C'est sur ce clivage, qui n'est pas spécifique à la psychose, que repose la réification des mots basée sur le clivage de l'être et du non-être et l'impossibilité d'intégrer l'un dans l'autre dans une synthèse. Le psychotique est plus proche de Parménide que de Hegel. Le clivage exclusif, schizoparanoïde n'est en rien spécifique à la psychose. Une logique analogue, sinon rigoureusement identique, se retrouve dans la personnalité obsessionnelle. La spécificité du clivage exclusif psychotique, qui n'est donc pas une attitude générale mais limitée à certains symptômes, est que le non-être n'est pas symbolisé : la psychose est dans le Tout, dans l'Être. "Richard cœur de lion" sera un lion, ou ne sera pas. Ici l'Être n'est pas limité par le non-Être, il n'a pas de manque en lui. Cela se comprend si l'on sait que le psychotique reste identifié à l'objet partiel qui, en tant que tel, est insécable : on ne peut pas être un morceau de sein. Le mot réifié n'est pas seulement lié au patient : il en est le reflet, au sens où le patient s'y confond entièrement, sans reste. Or introduire du non-être dans ce reflet supposerait un sujet qui se distingue de son moi, un sujet capable de se voir depuis un point extérieur à lui-même, donc déjà séparé, déjà porteur d'un manque. C'est précisément cette séparation qui fait défaut : le sujet psychotique étant totalement identifié à son moi, rien ne peut, dans le mot qui le reflète, introduire l'absence. Le mot réifié est l'incarnation d'un sujet qui, dans ce point symptomatique, échappe à l'inscription symbolique. Le signifiant n'y représente plus le sujet ; il se confond avec la chose qu'il désigne et avec le sujet lui-même.
1) Sur la valeur différentielle du signe, voir Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale, Paris, Payot, 1916. 2) Ce terme désigne en chimie le passage brutal d'un état fluide à un état solide. Ici le passage de la fluidité de la circulation symbolique à la chosification par le symptôme. Ce qui est déjà une indication pour une éventuelle démarche thérapeutique : faire circuler les mots. 3) Sartre, J.-P. (1940). L'Imaginaire : Psychologie phénoménologique de l'imagination, Gallimard. Sartre J.P. (1943), L'Être et le Néant. Essai d'ontologie phénoménologique, Gallimard, (rééd. Gallimard, coll. « Tel », éd. revue par Arlette Elkaïm-Sartre, 1976/1996). 4) Segal, H. “Notes on Symbol Formation” (1957), The International Journal of Psycho-Analysis, vol. 38, n° 6, p. 391-397. Segal, H. (1987). Délire et créativité : essais de psychanalyse clinique et théorique. Paris : Éditions des Femmes 5) Rosenfeld, H. A. (1976). États psychotiques : Essais psychanalytiques., PUF, coll. " Le Fil rouge.
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